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 PIERRE DRIEU LA ROCHELLE

1893 - 1945

 

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Bibliographie sommaire                 Romain GARY et Pierre DRIEU la ROCHELLE     AURELIEN                       Le Grand Désarroi (1920 - 1939)

Une improbable rencontre : René Boylesve et Pierre Drieu la Rochelle       

Ramon Fernandez

Messagrie ( Bourgeois.andre@9online.fr ) ( Français seulement, les pièces jointes ne sont jamais ouvertes. )

Blèche, L'Homme à cheval, Les chiens de paille, Le feu follet, Récit secret, La Comédie de Charleroi,

La Suite dans les Idées, L'Homme couvert de femmes, Notes pour un roman ... Drôle de Voyage

Journal d'un Homme TrompéEcrits politiques, 

Notes pour comprendre le siècleAvec Doriot

Rêveuse bourgeoisie, Lettres d'un amour défunt

Le Jeune Européen,   Une femme à sa fenêtre,

 

DRIEU AUJOURD'HUI  Jacques Cantier : Drieu la Rochelle  Frédéric Saenen : Drieu la Rochelle face à son oeuvre.

 

                " Ce n'est pas approuver une erreur, fût-elle détestable, que suggérer qu'elle n'était pas toujours sotte et ridicule. " José Cabanis

 

Ce n'est pas pour ses engagement et encore moins pour ses idées, que Drieu a été diabolisé et que son talent a été nié. C'est parce qu'il a si fortement symbolisé les égarements de l'individu broyé par les nations et les idéologies, cassé par les massacres, perdu dans des époques si barbares, si cruelles, qu'elles ne laissent plus d'espoir à ceux qu'elle a pris dans ses rets, qu'en des solutions désespérées, que les échos de sa voix à une autre époque de merde - la nôtre - sont trop dangereux. Drieu est une figure en négatif des démocraties, de leurs lâchetés, de ce qu'elles suscitent - communisme, nazisme, fascisme et massacres - en s'en lavant les mains, en se glorifiant de survivre à n'importe quel prix : ce sont les hommes, souvent les meilleurs, qui paient les factures. Au moment des commémorations, de l'affichage et de l'exploitation éhontée des bons sentiments, au moment du règne des culpabilités, des repentances, et autres jérémiades abjectes, l'image de ces hommes dressés dans de vains combats, morts reniés sans avoir pu prendre la parole, est dangereuse. C'est que nos vérités sont soigneusement choisies, triées, nos souvenirs sont habilement tronqués pour masquer l'essentiel : la domination - chez nous par le fric, - de la cupidité, le mépris des hommes, et le cynisme partagé par les pseudo élites libérales, décomposées et débiles, avec ce fascisme - de la force et de la tyrannie - qu'ils dénoncent dans l'hypocrisie que maniaient si bien les communistes, l'autre figure extrême de nos régimes de fin de civilisation. Drieu a été jusqu'au bout, maître d'un destin dont il n'avait pas le choix, malgré sa volonté incessante de se penser dans le monde, nous n'avons même plus cela.

 

" L'œuvre de Drieu La Rochelle est sans doute l'expression la plus typique de la génération bourgeoise qui avait vingt ans en 1914, ou du moins d'une partie de cette génération, celle qui était le mieux prédisposée à s'enorgueillir et à s'exalter du destin héroïque et pitoyable qui lui était réservé au  sortir du collège et de la caserne :"

                                                                                                                                                        Benjamin Crémieux, XXè siècle.

 

DRIEU ENTRE ENFIN DANS LA PLEIADE : Un volume de Romans, récits et nouvelles. Etat Civil, La valise vide - Blèche - Adieu à Gonzague - Le Feu follet - La Comédie de Charleroi - Rêveuse bourgeoisie - Gilles - Dirk Raspe - Récit Secret - Il manque Drôle de Voyage, Beloukia, Les Chiens de Paille, Une femme à sa fenêtre, Histoires déplaisantes et surtout l'Homme à cheval, de quoi faire un second volume avec peut-être des textes comme Mesure de la France ou Le Jeune Européen. Mais ne boudons pas notre plaisir si longtemps attendu. Avec ce volume entre dans la prestigieuse collection un grand écrivain et le meilleur représentant de sa génération.

DRIEU bientôt dans la Pléiade ? (janvier 2011) Il est le dernier grand écrivain français de l'entre deux guerres, peut-être le plus représentatif, à ne pas figurer dans cette collection. Mauriac, Malraux, Montherlant, Green, Aragon, Bernanos et d'autres - même un minable et détestable pitre, comme Céline ou un anecdotique comme Morand - y figurent déjà. Julien Hervier préparerait une édition des œuvres de Drieu pour cette prestigieuse collection. Souhaitons que cela soit vrai et que Gallimard répare enfin ce qui est une véritable injustice, s'agissant d'un écrivain marquant de la maison, et une erreur littéraire.

(16-2-2012) Mon information était juste, Gallimard vient d'annoncer pour avril la parution d'un volume Drieu la Rochelle en Pléiade.

Notre époque est habituée à juger sur des apparences, c'est là le signe de l'intolérance. Les faits ne signifient rien sortis du contexte, en ce qui concerne les hommes, c'est le parcours qui compte et leur authenticité, on ne peut l'approcher sans les comprendre, comprendre, une faculté qui manque irrémédiablement à ceux que l'on nourrit volontairement de principes ou d'émotions pour les empêcher de ... juger, mais de juger ces principes sur lesquels on les installe, par lesquels on les trompe, par lesquels on les exploite. Chaque génération est pourrie par ces principes que les précédentes leur ont instillés, principes qui paraissent pourtant un temps intangibles, éternels, l'illusion divine sur laquelle a reposé la pensée officielle de l'occident durant des siècles n'est hélas pas morte. Drieu a été une victime dont on fait aujourd'hui un bourreau, mais victimes et bourreaux se confondent parfois. Victime il l'a été mais victime consciente qui cherchait comme nous tous, désespérément à échapper à son sort. Nous sommes des rats dans le labyrinthe, de gros malins qui pensent avoir tout compris nous saoulent de leurs plates énormités pour nous convaincre qu'un coin, qu'une croisée de cul-de-sac sont des emplacements enviables, où l'on peut vivre gentiment en servant leurs intérêts. Oublions ces crétins - parfois on les appellent politiques, d'autres fois intellectuels, ils sont les éternels valets - et interrogeons inlassablement notre monde. Où va l'humanité ? Pour quelles raisons ? A-t-elle échoué et échoué en quoi, à quelle mission venue d'on ne sait où ? C'est à notre exigence et à la faculté de nous débattre dans les illusions ou de les rejeter que l'on nous reconnaitra. Nul part ailleurs qu'en Drieu son époque et sa génération, génération sacrifiée, assassinée, ne s'est plus révélée, interrogée pour finalement se donner la mort à laquelle elle ressentait avoir échappé injustement.

Il est des hommes dont beaucoup de choses nous séparent et dont nous nous sentons solidaires. Nous savons très bien que rien de ce qui leur arrive ne peut nous arriver et nous sentons que ce qui leur arrive nous touche au-delà de différences qui devraient être définitives. Peut-être me dira-t-on qu'il y a une véritable psychanalyse à effectuer dans ces cas afin d'atteindre ce que nous cachons qui tisse ce lien invisible mais si fort qu'il passe avant d'autres que la concordance des opinions ou des situations devraient privilégier.

Peut-être que ce qui touche chez Drieu c'est la quête d'un homme perdu, perdu comme une génération, perdu après qu'on lui ait, peut-être plus qu'à certains autres, "bourré" la tête d'images d'Epinal plutôt guerrières, mais aussi, mais surtout, perdu comme un homme que l'on a fait rêver épopées, devant une civilisation qui fait de moins en moins de place à l'homme. Ne laissons pas la possibilité d'un malentendu, j'emploie le mot "perdu" pour celui qui cherche désespérément sa route et pas pour qualifier indirectement là où son engagement l'a conduit.

Drieu rejetait les démocraties pour ce qu'elles étaient responsables de l'hécatombe de la première guerre mondiale et qu'elles avaient été à la sortie de ce conflit meurtrier incapables de répondre aux attentes. La guerre avait été faite pour satisfaire l'esprit imbécile de conquête de seigneurs de l'industrie et de la finance appuyés du coté français - coté déterminant dans les causes de la guerre - d'un quarteron de revanchards lancés à la reconquête de l'Alsace-Lorraine - ou, plutôt, prêts à lancer les autres à la reconquête de l'Alsace-Lorraine!

Il rêvait encore malgré sa terrible déception de force et cette force, comme bien d'autres de sa génération, mais avec un goût marqué pour la politique et le rôle de l'intellectuel (L'Homme à cheval) il la cherchait du coté de ces soleils qui s'étaient levés à l'Est et qui devaient rapidement brûler tout ce qu'ils éclairaient. Le communisme le tenta, il se laissa aller finalement au fascisme peut-être simplement parce que sa recherche du Chef à inspirer (Doriot) le mena de ce coté, peut-être aussi parce qu'il espérait que l'Allemagne construirait enfin une véritable Europe, mais comment l'aurait-elle pu là où la France avait échoué dans des circonstances infiniment plus favorables? On pourra me dire que tout cela, c'est simplifier et ce sera vrai. Drieu, c'est aussi l'homme démuni face au problème de l'argent - autre symbole de la force - et l'argent le mène aux femmes. Drieu, c'est enfin une constante volonté de se déprécier, une réelle et lente auto destruction qui seule d'ailleurs explique cet antisémitisme - assez bien caché - qui chez lui est en grande partie une détestation de soi*. On connaît ses relations avec sa première femme Colette Jeramec et ses frères, il en parlera plusieurs fois soit dans la Comédie de Charleroi soit, surtout, dans Gilles. Cette détestation le conduira à un suicide annoncé comme à un constant dénigrement de ses œuvres. C'est là un exercice dangereux, on sait que les critiques ont peu d'imagination - autrement ils seraient écrivains - et il est dangereux de leur proposer ces idées, ils ont tôt fait de les reprendre. Gilles est un livre majeur de ce premier demi siècle. Aucun livre ne rend mieux compte des errements d'une partie de cette génération qu'on ne peut pas comprendre si on ne la resitue pas à l'issue de ce carnage abominable, de ce crime contre l'humanité de l'Europe contre elle même. Mais au-delà, Gilles nous donne une figure de l'Homme perdu face à la société.

* Tout ceci peut-être un peu court, on pourra consulter avec intérêt sur ce sujet l'article de Charlotte Wardi dans le Cahier de l'Herne consacré à Drieu, " Drieu et les Juifs ".

Drieu nous parle, à nous qui sommes également perdus dans un monde monstrueux, à nous qui ne croyons évidemment plus à des démocraties qui ne sont que des poubelles, mais qui leur restons fidèles par paresse, parce que nous sommes incapables d'imaginer mieux. Il nous parle parce que nous avons du mal à exister, à survivre. Il n'est ni un homme de droite, ni, bien entendu, un homme de gauche, avec lui plus qu'avec tout autre peut-être parce que cela se passe au-delà ou malgré ses engagements politiques, parce que nous savons qu'à ses propres yeux ces engagements sont des fiascos, nous sentons tout ce qu'il y a d'illusoire dans ces miroirs aux alouettes que les puissances font briller pour mieux nous tromper avec l'aide de la gent intellectuelle si souvent servile devant la force. Ce n'est pas son engagement qui nous intéresse chez Drieu, c'est l'échec de cet engagement, dirais-je qu'il nous permet de faire l'économie de cette saloperie immonde qu'on appelle aujourd'hui encore politique!

On a souvent écrit que Drieu est estimable parce que son suicide l'a racheté ! La pauvreté de cette assertion n'a d'égale que sa stupidité ! Est-ce que le suicide de Hitler le rachète ? Non, il crève comme le chien qu'il est - pardon pour les pauvres chiens ! Non, ce n'est pas un suicide prévisible, annoncé, qui tenait à sa personnalité et auquel il s'est très tôt laissé aller, qui rachète un Drieu qui n'a pas à être racheté. Ce serait même là une sorte d'escroquerie de sa part si son engagement n'avait pas été à partir d'un certain moment une façon de se condamner au suicide. Il faut avoir soi même joué ce jeu pour le comprendre. Alors, il n'y a pas un acte de notre vie qui ne soit orienté vers cette autodestruction souhaitée. Chez certains ce n'est qu'un jeu gratuit, ils se raccrochent aux branches au dernier moment où ils ne jouent le jeu qu'en sachant qu'il y a un filet ou bien encore ils ne font que laisser une place, une chance à... Rien de semblable chez Drieu, le suicide lui est un compagnon de longtemps. L'expérience de la guerre, les femmes dont il fut couvert mais avec qui il entretint des relations complexes, la littérature même, certainement, sont chez lui une lente approche de l'inéluctable. Et là aussi il est exemplaire car je crois qu'il est assez rare dans notre littérature de suivre une telle progression. (Je suis persuadé qu'il y a là, si elle n'a pas déjà été faite, matière à une étude intéressante : le chemin du suicide dans l'œuvre de Pierre Drieu la Rochelle). J'ai parlé d'images d'Epinal en début de cet article, peut-être faudrait-il chercher ailleurs l'origine de ce culte de la force chez un homme qui tel Drieu représente si bien la faiblesse, précisément dans cette fêlure secrète qu'il porte, dont il souffre et qu'il tente de combattre par un engagement qui le déçoit à chaque pas. Je ne crois d'ailleurs pas à une fatalité de l'échec, simplement il avait beaucoup plus de chance d'y parvenir qu'un autre, suivant une sorte de piste qui le menait à le côtoyer sans cesse, à faire des choix qui l'y conduisaient, bref organisant sa vie adossée à l'idée de suicide. Il faut savoir quelle force cette situation donne pour comprendre combien elle peut tenter un homme obsédé par sa faiblesse, faiblesse qui existe chez tout un chacun. Drieu a dit qu'il ne voulait pas "s'expliquer" devant des gens qui ne pouvaient pas le comprendre, l'imagine-t-on devant ces pâles crapules de Reboul et Vidal, procureur et président de tribunal de de Gaulle qui requerraient la peine capitale contre Brasillach après avoir si bien servi sous Pétain ? Ces magistrats étaient d'autant moins enclins à comprendre les nobles raisons que les leurs devaient avoir été plus "alimentaires". Il n'y eut pas justice à la libération, les communistes assassinaient dans les prisons, les voyous dans la rue pour se faire passer pour des résistants et les collaborateurs se paraient de la croix de Lorraine en comptant l'argent du marché noir. On jetait pêle-mêle en prison Giono et Guitry, Simenon était assigné à résidence, Abel Hermant exclut de l'Académie à quatre-vingt-trois ans, de Gaulle niait la collaboration de la France se prenant pour elle et pensant l'avoir emmenée sous ses godasses à Londres, tout cela fit de 60000 à 100000 morts, plus que les quatre années d'occupation, morts passés à pertes et profits, oubliées, "justes" ou pas. On peut se demander si on n'en fit pas trop dans la repentance devant les femmes tondues pour mieux oublier les crimes. Drieu était fatigué, de ses erreurs et errements, la mort était là qui depuis si longtemps l'attendait, il usa de cette porte et se retira. Aujourd'hui encore bien peu tentent de le comprendre, incapables de se remettre en situation, incapables de l'effort nécessaire pour comprendre l'autre - lui donner d'abord raison contre soi comme le faisaient Gide et Montherlant -, les certitudes ont d'ailleurs remplacé le doute dans un monde qui s'écroulera sur ceux qui n'en finissent jamais "d'avoir raison" en ne supportant plus la moindre opinion divergente confondant propagande et raison.

Pour toute ces raisons, Drieu est de ces écrivains qui ne peuvent s'appréhender qu'en totalité. Bien que Gilles donne une assez bonne approche de lui je pense que c'est l'œuvre entière qu'il faut considérer pour l'apprécier et à ce niveau il n'appartient plus à personne. C'est là aussi une des raisons de mon attachement.  Retour Haut de page

 

AU SUJET D'UN ARTICLE CENSURE :

Dans son numéro de décembre 1950, 84 Nouvelle revue littéraire, publiait un article écrit par Drieu en 1943 : " Bilan fasciste ", non sans le faire précéder, prudemment d'un chapeau signé P.H. ( Vraisemblablement Pierre Herbart, une référence inattaquable ) Dans cet article Drieu analysait les raisons de l'échec de Hitler. Qu'un lecteur rêve son écrivain, cela arrive chaque jour et n'a pas de conséquence, les mots ne sont pas parfaits et les grandes œuvres prennent autant de sens qu'elles ont de lecteurs. Rêver un politicien est bien entendu d'une toute autre importance. Il ne faut pas s'arrêter aux mots qui peuvent paraître, après coup, monstrueux. Ainsi quand Drieu nous dit que la révolution hitlérienne " ne fut poussée assez loin dans aucun domaine " notre réaction est l'horreur. Les explications qui suivent nous révèlent simplement que Drieu ne faisait que rêver la politique. En cela, il n'a pas été le seul. Ceux des intellectuels de gauche qui étaient sincères en servant le stalinisme n'ont pas fait autre chose refusant souvent obstinément de se réveiller bien après que le rêve se soit transformé en un épouvantable cauchemar. Certains libéraux aujourd'hui continuent cette tradition quand leurs raisons ne tiennent pas simplement à leur compte en banque bien fourni. L'intellectuel n'est pas l'homme lucide qu'on croit souvent entendre parce qu'il donne beaucoup de raisons, parce qu'il argumente, il est l'homme des illusions construites, persistantes, des croyances rationalisées. Le rêve de Drieu est pathétique parce que totalement fourvoyé, parce que coincé entre passé - le culte du héros ( mort dans les tranchées ) transposé dans la recherche du chef - et le mirage de l'Europe qui aujourd'hui atterrit dans la misère et la basse crapulerie des affairistes. On le sait le Drieu des derniers mois songeait au mysticisme. Tristes époques que celles où l'écrivain ne peut plus sans déchoir s'intéresser à la cité et où le mysticisme qui n'est, pour les désespérés, qu'une des formes du retour au passé lui devient refuge.

DRIEU ET ARAGON : Drieu et Aragon furent très liés à l'époque où Drieu fréquentait les surréalistes. Idées, aventures féminines, amis ... Leur rupture fut confirmée après la parution d'un article de Drieu la Rochelle dans la N.R.F. de août 1925, "La véritable erreur des surréalistes". "Aragon, j'ai toujours cru que vos mouvements avaient le mérite de manifester un désespoir qui est dans mon sang et que je vois ramper dans les veines de beaucoup de gens autour de nous."; "Mais tout d'un coup je vous vois vous débander, et par le premier chemin de traverse, revenir au plus vite au chemin battu pour y précéder le flot vague de la foule cédant à sa pente." Dans cet article, Drieu reproche à ses anciens amis leur adhésion au communisme, qui avait motivé entre autres l'attaque ridicule contre Anatole France jugé trop tiède à l'égard de Moscou. Il termine son article en rappelant une phrase de l'attaque contre Claudel : "Le salut pour nous n'est nulle part." L'attaque est vive mais reste mesurée et surtout ne met pas en cause les personnes, seulement leurs idées. La réponse d'Aragon dans le numéro de septembre est d'une autre nature. Elle débute par un amalgame - déjà, Aragon avait une prédisposition au communisme stalinien - entre Drieu et les "ennemis des surréalistes". Il ne répond pas sur ce que Drieu met en cause, détourne une partie de ce que Drieu a écrit pour en faire le pivot de sa lettre et attaque la personne faute de pouvoir se battre sur le terrain des idées. Au passage il rejette sur Drieu l'initiative de "Un cadavre", l'attaque des surréalistes contre celui qui est soudain devenu "mauvais". Dans cette passe, force est de reconnaître que l'honnêteté n'est pas du coté d'Aragon.        Retour Haut de page

DRIEU ET LES AUTRES :

Drieu la Rochelle a été un auteur décrié, pas maudit mais considéré comme suspect cela uniquement en raison de son engagement politique. Aujourd'hui, il a plusieurs sortes d'admirateurs. Bien entendu, des hommes de droite y compris parfois de cette droite extrême qu'il reniait à la fin de sa vie. Des lecteurs qui ne considèrent son œuvre que sur un plan littéraire et contrairement à ce qu'ont pu prétendre certains critiques qui ne savent pas lire, elle mérite leur enthousiasme. Enfin, il y a ceux qui comme moi, voient en Drieu en plus de l'écrivain, l'homme qui cherche, cela me convient mieux que l'homme victime, l'homme qui s'égare mais qui s'égare pour des raisons dignes. Peu de ceux parmi les " grands " de son époque qui l'ont côtoyé et que son engagement n'a pas séduit, ont rompu avec lui. Faut-il souligner que Malraux était un proche, qu'il a tenté de le sauver. Paulhan qu'il avait remplacé à la tête de la N.R.F. est resté derrière lui dans l'ombre. Un site consacré à Drieu demande à ses lecteurs de donner leur six œuvres préférées de Drieu. Si l'on s'amuse à faire le classement du résultat des vingt-cinq lecteurs qui y ont participé, on constate que, largement en tête arrive le Feu follet, texte d'un homme inquiet. Suivent Gilles, Récit Secret et la Comédie de Charleroi, puis l'Homme à Cheval et Rêveuse bourgeoisie. Toutes ces œuvres sont littéraires. Le Feu Follet et Gilles sont cités par vingt des lecteurs, Récit Secret et la Comédie de Charleroi seulement par dix. L'homme à cheval, œuvre littéraire " politique ", ne vient qu'en cinquième position et n'est citée que par neuf lecteurs comme Rêveuse bourgeoisie qui la suit avec le même nombre de lecteurs. On peut supposer que les vingt-cinq personnes qui ont répondu sont des gens qui connaissent assez bien Drieu. Ce qui les intéresse, c'est d'abord le Drieu littéraire et en même temps l'homme inquiet et témoin de sa génération. L'Homme à cheval est certes une œuvre littéraire "politique" mais elle témoigne du romantisme politique de Drieu.

Le Journal : L'Insolent, sur son site internet, qualifie de "mauvaise action" la publication du journal de Drieu. Une publication qui a été, hélas, voulue par Drieu qui aura été masochiste, pour lui comme pour son œuvre, jusqu'au bout. J'ai été comme tous ceux qui conservent une certaine estime pour Drieu et qui admirent son œuvre, atterré par cette publication. Mais faut-il pour cela la qualifier de mauvaise action ? Je ne le pense pas. Ce serait accepter que l'on dissimule au public certains pans d'œuvres d'écrivains connus au titre qu'ils pourraient déplaire ou heurter selon la morale dominante. Ce journal, qu'il ne souhaitait pas publier de son vivant, Drieu l'a écrit. Il témoigne des influences subies, des dérives auxquelles on peut être amené à se laisser aller dans des contextes particuliers, même si je ne crois pas que personnellement j'aurais pu me laisser aller à celles-là, mais ceci est sans intérêt. Ne revenant pas sur ce que je pense avec d'autres sur l'origine très personnelle de l'antisémitisme de Drieu je crois que le témoignage de ce journal ne fait que souligner les tendances autodestructrices de son auteur, tendances qui se marquent également de cette façon : haïr les Juifs c'était pour lui haïr une part de lui, une part dont il s'était écarté par ses choix, choix sur lesquels il ne voulait pas revenir tout en sachant qu'ils étaient mauvais. Ce journal existe, il est désormais accessible et je pense que ceux qui s'intéressent à Drieu avaient le droit et ont le devoir de le connaître. Il pose cette question : comment des hommes tels que Drieu ou Ramon Fernandez ont pu accepter de collaborer avec un régime aussi sordide, aussi destructeur que l'Allemagne nazie. Fernandez n'a jamais été jusqu'à approuver l'antisémitisme des nazis. La lecture récente de sa biographie par son fils, Dominique Fernandez, témoigne cependant chez lui et c'est encore un point qui le rapproche de Drieu d'une certaine volonté autodestructrice. Comme pour Drieu, même si les raisons n'en sont pas les mêmes, elles sont à rechercher dans deux directions : la guerre de 14-18 et des raisons personnelles - femmes - pour Ramon sa mère. Chez les deux, le brillant, le talent, cachaient - mal en ce qui concerne Drieu - une personnalité friable, touchée. Entre communisme et nazisme, c'est peut-être cela qui les a déterminé, le nazisme étant par sa folie même, le plus sûr moyen de se détruire pour les hommes de cette génération. Peut-être que pour l'un comme pour l'autre la reconnaissance de l'horreur de leur choix a été trop tardive pour mériter à leurs yeux une dernière bataille. Ils sont morts, volontairement, dans l'erreur reconnue pour Drieu, certainement vécue pour Fernandez. (En ce qui concerne Ramon Fernandez on ne peut que retenir l'hypothèse de son fils : le suicide par l'alcool).        Retour Haut de page

L'œuvre

Drieu est de ces écrivains dont l'œuvre accompagne, précède et interroge un parcours. Le sien, celui de sa génération, fut chaotique. Elevé pour la mort, - il écrira dans la comédie de Charleroi : "vive la mort" et "Non, vive le contraire" - comme toutes les génération issues de la guerre de 1870, il ne lui échappera dans les tranchées que pour succomber aux conséquences inéluctables de la mauvaise paix. On ne peut juger les éléments de cette œuvre séparément, elle forme un tout comme celle de Gide et chaque pièce en éclaire les autres et en reçoit un éclairage. Drieu s'est cherché, perdu dans des contradictions élémentaires qu'il a souvent bien résumées. (Voir par exemple les premières pages de la Suite dans les idées). Drieu est artiste, il s'est souvent complu dans ses contradictions, c'est du moins ce qu'il nous semble, comme tous ceux qui ne parviennent pas à les dominer. C'est peut-être au moment où il en avait enfin fait le tour qu'il s'est trouvé acculé à cet inévitable vers lequel il cheminait depuis longtemps, peut-être même avant d'entrer dans les tranchées de la mort.

 Une femme à sa fenêtre : 

 Ce roman, est, après Blèche, le second roman "réussi" de Drieu. Il y met en scène en fiction différents possibles de lui qui le fascinent ou le repousse, en Rico, en Boutros et également en cette Margot qui guette l'homme nouveau dans le cadre du passé mort, la Grèce, sous la longue méditation autour de la grandeur perdue, de la réponse morte aux besoin de l'homme. Drieu dans ce roman est proche des préoccupations d'autres romanciers de l'époque qui se penchent sur leur monde, un Malraux par exemple qui sera son ami, mais ce qu'il y a d'unique en lui c'est le coté personnel de cette recherche essentiel, c'est sa mise en question dans le monde, un monde qui ne lui offre plus la place qu'il recherche. " ... ils ne recherchaient pas trop âprement le succès par crainte qu'il les obligea à montrer le fond de leur sac. " p 11 " La morale ne demande qu'à ne pas voir, encore faut-il prendre soin de lui fermer doucement les yeux, comme il veut. " p 69 " ... il reprit aussitôt le fil des réflexions qu'il n'avait pas tout à fait interrompu pendant qu'il plaisantait avec ces grandes héritières hennissantes. " p 106 " Un homme a deux moi : l'un étroit, superficiel, qui l'isole du monde ; l'autre souterrain, radical, qui le réunit au monde. " p 125 " Je ne peux pas plus croire aux hommes qu'aux femmes ! s'exclama Rico avec passion. Peut-être voulez-vous dire qu'il y a des idées. Dites qu'il y a une idée, enfin une aventure, un mouvement qui est votre drogue. Mais ne me dites pas que vous croyez dans un homme, dans les hommes. Une idée, ça, j'admets que ce soit une ivrognerie comme une autre. " pp 125-126 Cette tirade de Rico est remarquable, écrite en 1929, elle justifie ce roman qui semble n'être écrit que pour cette rencontre en opposition entre Rico-Drieu la Rochelle tel qu'il est ou se voit dans un regard destructeur et Boutros dans ce qu'il souhaiterait parfois être. Deux mots sont à relever, passion, qui donne du relief au discours de Rico en montrant l'importance qu'il donne à sa traque de la personnalité profonde de Boutros, et ivrognerie par lequel il dénie à l'avance toute valeur au possible engagement de ce dernier. Entre les deux, il écarte ce qui sera pour lui un choix passager mais qui est au cœur du fascisme et peut être le fruit d'une tendance homosexuelle : l'adhésion à un homme. " Les faibles qui ont été traversés par l'idée de la grandeur s'attachant désespérément au coté le plus sombre de leur destinée qui leur donne l'illusion d'une ressemblance avec ce qu'ils n'ont pu atteindre. " p 131         Retour Haut de page

 Le Jeune Européen :    

Avant ce livre Drieu n'a donné que des balbutiements, le premier vrai roman, Blèche, ne sera publié que l'année suivante. Nombreux sont les lecteurs qui considèrent le Jeune Européen comme une des œuvres les plus importantes de l'auteur. Cet opus est constitué de deux textes dont le premier, Le sang et l'encre est le plus important et justifie à lui seul l'intérêt pour ce livre. Le Sang et l'Encre est, dans la forme un texte original qui oscille entre roman, d'analyse et autobiographique, et essai. Dès les premières pages, Drieu limite le champ du Jeune Européen ou de sa mère : un espace entre Ostende - San Sebastien, Vienne et Londres, c'est une très petite Europe ! " J'avais cru vivre mon sacrifice et ma mort, mais de mon propre consentement. Je m'apercevais que là où je n'avais vu que du feu, les autres jouissaient de ma sueur servile et se vantaient de mon acquiescement sans réplique. " pp 17-18 " Les Américains ne sont que les pires Européens qui ont changé de continent pour jouer plus à l'aise leur jeu de brutes captées par l'abstrait. " p 24 " Comment est-ce qu'on peut faire sortir la vie de rien ? Mais on ne fait jamais entièrement rien ; on peut faire peu de choses. C'est de ce peu que j'ai fini par noircir un livre. " p 52 " Vos vies n'ont pas été exemplaires : je ne vous pardonne pas que l'on puisse séparer vos vies de vos œuvres. " p 53 " Mais il y a dans l'ascétisme, une façon de laisser aller le monde, de le laisser devenir laid, qui me dégoûte, qui me révolte. " p 57 " Pour écrire je n'ai pas vécu, je n'ai vécu que pour écrire, et aujourd'hui je puis écrire seulement que je n'ai pas vécu. " p 52 " Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur d'homme. L'honneur d'un homme, c'est d'agir. Or il y avait beau temps que je ne pouvais plus agir. ... Depuis quelque temps cette inaction me semblait ma nature même et je commençais d'espérer qu'une puissance inconnue s'y cachât. " p 76 " J'étais né esclave et fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me déployer que dans une humilité exemplaire. " p 77 " On ne peut se mêler à la vie comme spectateur mais comme acteur. " p 80 " Comment accepter de propos délibéré que les actes qu'on accomplit ne soient pas susceptibles tous d'exercer un pouvoir exemplaire ? " p 81 " Ton œuvre a besoin de ta vie, elle exige que tu vives, tant bien que mal. " et la suite " J'aurais été pour eux un objet de scandale et de dérision. " p 82 " Ce dont j'ai le plus souffert, c'est de l'inachèvement des hommes. " p 87 " Mais enfin, la beauté, c'est tout ce qui nous est donné et je ne pardonnerai jamais à mes amis ni à moi de n'avoir pas tout fait pour être moins laids. " p 88 " ... je me constitue une liberté qui ressemble à une rente viagère. " p 89 " Je ne veux renoncer à rien. " p 90 " Alors le cri certain tourne à n'être qu'une fanfaronnade malsaine, digne d'un sectaire de ruisseau, fasciste ou communiste. " p 92 " Après tout, je ne suis pas qu'un écrivain, je suis un homme en proie au problème total.      Toute cette écriture, toute cette tunique de signes qui s'accroche à mes reins, c'est votre tourment à tous, c'est votre vieille conscience fatiguée, exsangue. " p 92 Dans ce texte, terriblement autobiographique malgré les quelques signes de distanciation, Drieu s'interroge, s'ausculte, sans complaisance. Le style est dépouillé, ce récit est dépouillé, il tient à la fois du roman et de l'essai, au plan littéraire et à ce plan seulement, il peut annoncer les Mots de Sartre qui viendra bien plus tard, mais Drieu en nous livrant les fantômes de ses rêves et de ses espoirs, interroge au cœur de l'œuvre et de la vie et, au-delà des thèmes, nous entraine là où nous ne pouvons pas refuser d'aller sans renoncer à vivre, sans dormir. Ce questionnement constant est certainement ce qui tient et tiendra toujours près de Drieu un bataillon de frères de toutes provenances et de tous horizons. L'écho romantique, l'obsession de l'impuissance, passent ici au second plan même s'ils marquent toute l'œuvre. L'auteur se veut sans faille, connaît ses faiblesses, ceux qui ont parlé de dandy au sujet de Drieu ont certainement manqué sa vraie dimension, la plus importante : la quête, la tension d'être et de vivre. Mais il n'y a vraiment plus d'espoir, les dernières pages du Sang et l'encre nous le disent : " Mais comment ne pas dire adieu aux formes humaines qui disparaissent à l'horizon. " p 95 et dans l'adieu on vit encore une sorte de moment magique, un sursis : " Et cet adieu, comme j'ai envie de le prolonger, de le répéter, car produire des formes, c'est toute la passion de l'homme. " p 96 Dans ce texte, Drieu prend congé en nous disant ou en se disant : " Que le chant de ma paresse emporte la rumeur de mes derniers soucis. " p 97. La seconde partie de l'œuvre est une vision du monde au travers d'un spectacle, on y retrouve les thèmes de l'auteur en particulier concernant la décadence.                 Retour Haut de page

 Blèche : Publié en 1928, écrit en une période très "politique" de Drieu - Le jeune Européen 1927, Genève ou Moscou 1928, - ce roman peu connu est celui par lequel j'ai découvert Drieu en 1964. Je l'ai souvent relu et j'ai toujours été séduit certainement par un ton d'authenticité qui ne trompe pas. Il y a en Blaquans un double, partiel, de Drieu très marqué. Roman du soupçon certes, puisque la mince intrigue consiste en une recherche molle du coupable d'un vol de boucles d'oreilles qui ne peut avoir été commis que par deux personnes proches du narrateur ; remarquablement construit, - Drieu sait nous emmener à sa découverte par les méandres des soupçons de son personnage ; journaliste, chroniqueur politique d'un journal catholique, - et exécute un portrait en creux de lui. Cette œuvre devient ainsi celle de l'introspection "forcée". Roman du doute, le narrateur est sévère pour lui et c'est une image médiocre que nous offre un homme - le narrateur - alors que l'auteur a souvent eu vis-à-vis de lui même une attitude négative, destructrice à laquelle on aurait tort porter un trop grand crédit. C'est sa relation aux femmes que l'auteur tente ici de cerner, aux femmes " honnêtes ". Le narrateur a épousé une infirmière qui l'a soigné, on sait que Drieu n'épousera pas son infirmière mais qu'il aura avec une liaison. L'épouse ici a un bec de lièvre, tare symbolique de l'épouse. Il vit séparé d'elle tout en l'aimant. Les enfants ne sont là que pour la forme, pour, peut-être la vraisemblance, la mère ainsi peut accepter plus facilement cet époux distant, d'ailleurs elle est absente du roman qui tourne entre le narrateur et sa secrétaire, Blèche, belle fille solitaire, ne jouant qu'un rôle "protecteur" du narrateur - c'est son existence qui le met à l'abri des tentations. En langage paysan "blêche" signifie "feindre". En utilisant ce nom à peine déformé par l'accentuation Drieu voulut-il marquer la défiance du narrateur vis-à-vis de l'héroïne ?

" Mon désir éperdu devant tous les êtres est de séduire, et si je vis dans la solitude aujourd'hui, entre autres raisons, c'est que d'avoir exercé cette passion sur n'importe qui m'a de bonne heure fait glisser dans le dégoût. " p42 (Edition Rencontre, 1964) Nous dit le narrateur, désir de séduire et dégoût que devait bien connaître et avoir ressenti l'auteur, séducteur prompt à dévaloriser tout ce qui le touchait. " Je sentais depuis un an auprès de cette fille, sans les compensations de la tendresse partagée, cette atroce solitude de l'homme devant la concupiscence de la femme qui reste toujours indifférente à ce qu'il a le plus à cœur, en dépit des simulations... " p46. Note qui peut paraître banale mais qui est révélatrice chez un homme de trente-cinq ans, l'auteur, d'une solitude certainement plus profondément ressentie que chez beaucoup d'autres, peut-être simplement plus vive parce qu'appuyée sur de nombreux succès. Drieu séducteur peut parler de la "concupiscence de la femme..." qu'il a connue. Le roman s'ouvre par cette phrase : " Se réveiller sans soucis, c'est une conjoncture extraordinaire et incompréhensible qui, à la réflexion, doit vous faire amasser une débordante inquiétude pour le lendemain. " p19. Un peu d'humour et un paysage planté. Blaquans, écrivain catholique, " ...ne quitte pas des yeux, - comme Drieu - Moscou et New-York, nouvelles divinités. " p111 Tout comme Drieu, obsédé par la décadence et pour qui il faudra, plus tard, ajouter Berlin qui apparaîtra comme la porte de sortie européenne de ce dilemme. Met-il cette exclamation : " Ah si Rome voulait !" dans la pensée de Blaquans parce que ce dernier est chroniqueur catholique ou bien simplement parce que, (Maurras), il - Drieu - le regrette également ? Retour au séducteur, que l'on retrouve dans cette autre remarque : " Pour moi, pendant des années, je n'avais jamais vu poindre une silhouette de femme sans croire que la face de la terre commençait de se retourner. " p135 Décadence toujours : " Rien de plus trompeur que l'apparence physique à notre époque de transition où la robustesse, surtout chez les femmes, paraît encore une exception, un mérite, et, pour cela, une promesse de force morale. " p147 et fascination de la force ...

La seule faiblesse de ce roman est peut-être dans la vraisemblance du personnage principal, ce Blaquans, qui ne devient vraiment possible que si l'on pense à l'auteur et qui est à la fois, pour le lecteur, révélateur et dangereuse tentation ; ce qui ne nous empêche pas, et cela tient à l'art de Drieu bien plus grand que d'aucuns le prétendent, de le suivre avec la passion que l'approche d'un être parent ne manque jamais de susciter.         Retour Haut de page

 L'HOMME A CHEVAL :     

Certains, qui ne fonctionnent pas comme moi, pourront s'en étonner, on peut avoir lu dix ou quinze fois un livre et ne pas se souvenir de sa trame, ce qui permet de le redécouvrir à chaque nouvelle lecture. Comment par exemple avais-je pu oublier cette scène dans laquelle Jaime, le dictateur, impose aux Grands sa putain dans une soirée donnée au palais présidentiel ? Pourquoi cette scène ? N'est-elle pas profondément fasciste ? Ce n'est que ce que le fascisme a souvent voulu faire croire parce, qu'il lui fallait séduire une faction du peuple qu'il utilisait au service de ces grands. L'Homme à cheval, paru en 1943 mais écrit pendant l'été 1942 est un livre important de Drieu. Il est celui dans lequel l'auteur, ayant compris que l'Allemagne ne gagnerait pas la guerre, tente de montrer ce qu'il avait rêvé, ce qu'a été son engagement. Pour cela il choisit un autre temps et un autre continent. Il a raison, on ne peut appréhender aujourd'hui le rêve de Drieu dans le contexte européen des années hitlériennes. Drieu se place au niveau de l'homme qui rêve l'histoire. Hugo a rêvé l'Europe dans la seconde partie du dix-neuvième siècle, à une époque où il pouvait voir l'Allemagne se construire sous la Prusse, quand pour un français visionnaire l'urgence de l'Europe devenait une évidence. Quel vision pourrait-il avoir aujourd'hui devant cette Europe de commis de finance, d'escrocs, de parvenus incultes, qui s'élabore sous nos yeux dans une médiocrité accablante et dans la soumission totale à une Amérique plus décérébrée que jamais ? Peut-être balaierait-il d'un revers de main toute cette merde pour donner la direction d'un grand projet, pour porter un espoir mort dans l'arrière boutique. Peut-être s'épuiserait-il dans un rêve vain et deviendrait ridicule aux yeux de contemporains étrangers au rêve et à l'Europe. Les gens de gauche ont l'habitude de croire que leur rêve sous Staline a été supérieur à celui des autres sous l'autre grand assassin du vingtième siècle, Hitler, non parce que leur héros a fait moins de morts, mais parce que leurs espoirs étaient plus nobles. Avec Drieu ils ont sous les yeux l'autre rêveur. Un homme qui pensait que l'homme peut écrire l'histoire pour la faire. Un homme qui a passionnément étudié, disséqué, son temps pour le transposer dans ses rêves. Si je préfère Drieu à son ex ami Aragon, englué dans le rêve stalinien, - y avait-il un rêve stalinien ? - ce n'est pas sur ces critères, mais parce qu'il a rapidement reconnu la vanité de son action, aidé en cela par la défaite prévue. L'échec est toujours plus enrichissant que la victoire, les gens de gauche auraient peut-être pu renaître en liquidant Staline et ses horreurs au lieu de se dissoudre dans la merdouille sociale démocrate vouée plus tard au .... libéralisme ! C'est aussi parce que, à l'abri du pouvoir, il n'a pas été ce charognard que fut Aragon à la libération, traquant ses confrères en littérature du haut de ce CNE de flics scribouilleurs. L'Homme à cheval divisé en cinq parties, élude la plus importante, celle de la tentative de réalisation du rêve, la guerre du dictateur. Le conte nous montre un guitariste - l'artiste - inspirant, révélant à lui même par ses chants, un officier à son destin et découvrant par lui sa vocation. Au-delà de la cuisine politique, les deux hommes vont aller de pair, chacun de son coté, vers l'échec d'un rêve impossible : refonder l'empire des Incas. C'est au lac Titicaca - lieu symbolique, chargé du mystère indien - qu'ils célèbreront la fin de l'aventure et qu'ils se retireront du jeu. Le livre se termine donc sur une méditation religieuse, mystique, dernière tentation de Drieu. On pourrait certainement retrouver dans ce roman bien des similitudes avec la réalité d'une époque sinistre, mais elles ne sont rien en regard de la vision qu'il nous donne de l'auteur : l'homme qui tente d'inspirer son époque - au travers d'un chef dont le destin serait de la réaliser. Un homme qui s'accusera de faiblesse, de nonchalance, qui prendra en charge une partie de la responsabilité de l'échec, culpabilité dérisoire certes quand les hommes ne peuvent plus rêver - heureusement ? - leur destin de cette façon. Dès les premières lignes, Drieu parle de force et d'audace, le rêve est bien là et c'est bien ce qui conduit au fascisme plutôt qu'au communisme l'autre tentation violente. Ces mots force et audace, sont immédiatement suivis "d'aimer des femmes". Le guitariste observe les hommes et les femmes et voit comme il est facile de les mener. Sa guitare suffit à enchanter sa vie mais il a "envie d'introduire de périlleuses figures dans l'intime cercle de moi-même" ( C'est lui qui parle). "La confuse volonté du peuple peut-être représentée par un ensemble de personnes éclairées, raisonnables, dont chacune respecte dans les autres la dignité de l'homme, ne cherche pas à primer sur elles et à leur imposer un pouvoir capté par la ruse et la violence." p37, " L'ambitieux ne reste pas longtemps seul au milieu du monde." p40. Dans la description du combat, Drieu fait parler cette nostalgie, non des tranchées, mais de la solidarité entre hommes qui s'y exprimait sous la menace partagée de la mort : "C'était un de ces moments où les hommes sont vraiment des amis et fondus dans des amours qui passent hautainement les amours." p63, mais nous sommes à une autre époque, à l'époque des rêves encore possibles - drôles de rêves, rêves de guerres - et le guitariste contemple le régiment des cavaliers d'Agreda dans sa charge. "On ne peut jouir de son peuple qu'aux deux extrêmes, chez quelques simples et chez quelques raffinés qui par instant retrouvent la simplicité." p84 Une belle formule : "La santé de bœuf dont ils jouissent, leur fait croire qu'ils sont des taureaux." p88 Toujours l'opposition entre pensée et action qui doivent s'engendrer l'une l'autre, "La pensée devenue action, trempée de sang, forgée comme une lame d'acier est étrangère au penseur." p234 Le rêve encore : "Donnez-nous de grands hommes et de grandes actions pour que nous retrouvions le sens des grandes choses." p280 Une telle phrase aujourd'hui en ferait rire beaucoup mal conscients encore qu'ils commencent à survivre. Au lac Drieu nous parle des religions, du mysticisme, ce vers quoi il pensa un temps se retourner, ce vers quoi il aurait été après la guerre si la mort ne lui avait pas depuis longtemps tendu les bras. "Mais ce sont aussi les idées de la religion qui se trempent dans le sang versé par les héros. Les dieux comme les poètes ont besoin pour vivre du sang des sacrifices." p281/282 "L'homme ne naît que pour mourir et il n'est jamais si vivant que lorsqu'il meurt. mais sa vie n'a de sens que s'il donne sa vie au lie d'attendre qu'elle lui soit reprise." p285         Retour Haut de page

 Les CHIENS de PAILLE :    

Ecrit de 1943 à 1944, cet avant dernier roman de Drieu la Rochelle ne parut qu'en1964, vingt longues années avant que Drieu ne redevienne fréquentable, bien peu pour certains d'ailleurs. Tant pis pour eux, on n'est pas obligé de comprendre. Ce roman n'est pas le meilleur de Drieu, bavard sous la figure d'un silencieux qui en est le personnage principal il est une dernière réflexion sur la France et le monde qui va sortir de la guerre, sur la tentation mystique qui déjà y apparaît comme épuisée et l'on sait qu'elle ne retiendra pas l'auteur " Nul mieux que lui ne savait que les recherches mystiques ne vous font pas sortir du camp de concentration de la comédie humaine dont une des sections est la comédie des caractères nationaux. " p124 Drieu ne deviendra pas un Abellio. "... ce qui étonne le plus l'homme, c'est lui-même, ce qu'il fait. " p40 Constant, le personnage principal de ce roman, regarde, il regarde ces français qui agissent et les voit agir pour les Russes, les Allemands, les Anglais ou les Américains, à ses yeux tout cela se vaut, ils n'agissent plus en Français parce qu'il n'y a plus d'armée française. La seule erreur c'est que les Allemands sont là et que la seule urgence est de les faire partir. Constant est peut-être plus clairvoyant quand regardant le communiste et le bourgeois, liés dans la lutte, il se demande : " Pourtant qui qui roule l'autre ? Ils se roulent l'un l'autre, mais qui l'emportera ? Ils s'altèrent l'un l'autre, celui qui surgira au-dessus de l'autre à la fin ne sera peut-être pas du tout semblable à lui-même. Et ce sera peut-être un troisième qui viendra, un tout autre type d'homme que ces deux là. " p41 Aujourd'hui, ce type d'homme est là et il est bien décevant, bien triste, il manque bien de nerfs et n'a aucune consistance. Vous vous battiez pour des domestiques qui se prennent pour Alexandre le grand et ne sont bons qu'à la couverture des journaux financiers pour les plus doués, des journaux de notoriété douteuse pour les autres. Qu'importe à vrai dire et Constant s'interroge encore : " Ah, est-il vraiment d'étranges humains qui regardent les hommes avec le regard d'un dieu, et le dieu même avec le regard de Dieu, et Dieu avec l'orbite vide et vertigineuse du non-être ?" p41 Constant pense mais " Sa vie n'était que réalisation et il avait besoin sans cesse de la saveur de la réalisation. " p47 D'ailleurs : " Les hommes d'action sont des artisans maniaques qui remettent sans cesse le même objet sur le tour. " p56 " Au fond les germanophiles sont des gens qui ont pitié des Allemands, de leur isolement. Il n'en a pas toujours été ainsi. Au siècle dernier les Allemands ont été dans l'intimité de beaucoup de nations... mais au fond les Allemands n'ont communiqué avec le monde que par la philosophie et la musique, on ne leur pardonne pas les heures trop profondes qu'on a passées avec leurs grands esprits. ... C'est eux aussi qui ont fait l'histoire... - L'histoire... - Oui, ça n'intéresse plus personne, assura Constant. Les hommes prennent en horreur l'histoire dont ils ont abusé. L'époque des lumières est bien finie. Les hommes ont besoin d'oublier..." p107 Dans la dernière partie du livre, Constant qui observe les différents groupes dont la réunion a quelque chose de tout à fait improbable, on ne voit pas de complicité possible entre le communiste et le gaulliste d'une part et le milicien qui les traque, surtout autour d'un dépôt clandestin d'armes entre les mains d'une fripouille du marché noir, fait entrer en scène le personnage de Judas sur lequel il médite et qu'il mêlera au récit jusqu'à la fin du livre. Judas, celui qui trahit, mais celui par qui les choses bougent, celui qui a peut-être voulu qu'elles bougent, qu'elles se réalisent. Drieu relève fort justement que le Diable des chrétiens ressemble fortement au Prométhée. (p117) " D'ailleurs, Satan et Prométhée, n'est-ce pas tout un ? " Grande erreur par contre quand il pense que les Français de l'extérieur ne seront plus des Français, qu'ils se sont trop frottés aux autres. Quand ils rentreront ils seront tellement Français qu'ils parviendront à museler les communistes - qui eux ne l'étaient plus - assez rapidement, puis à se débarrasser de leur alliés. Il faudra attendre 2007 pour qu'un nouveau collabo - valet des Américains - prennent, après de nombreuses tentatives dans le genre, un semblant de pouvoir, un pouvoir spectacle qu'il ne conservera peut-être pas longtemps car si le peuple aime le spectacle, il se lasse rapidement des bouffons qui ne se respectent pas eux-mêmes.

Je crois que j'aime aussi en Drieu une différence qui m'oblige à entrer en elle, une différence qui est fondement de son désarroi. Il nous donne une partie de sa faiblesse dans Blèche, une autre dans ce dernier livre. " Et puis, ajouta Bardy, je m'excite beaucoup plus sur ces mythes que sont les foules, les peuples, les états que sur ces mythes que sont les femmes. J'y trouve un assouvissement sensuel et sentimental beaucoup plus grand. " p126 Drieu à plusieurs reprises parle des Juifs dans ce livre. Propos qu'on ne songerait presque pas à relever chez un autre auteur à une époque antérieure mais qui sont sensibles en 1944. Le personnage collabo dit qu'il préfère être Allemand " ...parce qu'étant Allemand il ne serait pas Juif " à quoi répond le gaulliste : " Le danger juif est un épouvantail, un chantage. Je ne veux pas devenir Allemand sous prétexte d'être possiblement Juif. " Pendant ce temps, Constant (Drieu) songe : " C'est curieux cette affaire juive. " puis " Etre Juif, c'est un état d'âme. " Hélas, à l'époque c'était autre chose... (p114) Des pages à lire pour se faire une opinion.

Je ne suis pas nationaliste, les nationalismes me semblent être des rêves dangereux d'adolescents pervers mal vieillis, quand ils ne sont pas seulement des alibis pour envoyer les autres conquérir ce que certains, bien au chaud, convoitent. Ces sentiments ont toutefois été directeurs de certaines époques, au début du vingtième siècle, le nationalisme était ce qu'opposait la bourgeoisie du fric et de la crainte au peuple qui prenait conscience de sa force. En France de surcroît, il s'alimentait du désir de revanche de la défaite de 1870, bien qu'incapables de préparer sérieusement la guerre de nombreux politiciens la souhaitaient et l'encerclement diplomatique de l'Allemagne y menait immanquablement. Il a fallu aller au bain de sang suicidaire pour épuiser tant la cupidité de conquêtes que pour dénaturer le socialisme - qui mourra en URSS sous forme de nationalisme. Drieu avec son romantisme se débat dans un cloaque qu'il subit, qu'il perçoit, mais englué dans des constats de décadence certainement en partie liés à sa personnalité et qui ne signifient pas grand chose - ce sont de simples mythes - il les remue interminablement. Il a une grande intelligence des situations ce qui aggrave sans aucun doute sa vision et allume un certain désespoir. Ce livre, qui n'est pas son meilleur, est à conseiller à ceux qui possèdent déjà bien cette époque de l'entre deux guerres indispensable à la compréhension de ce qui suivit, ou à ceux qui sont déjà des familiers de Drieu qui est loin d'être le seul à s'être perdu. Malraux s'est englué dans le communisme stalinien, puis dans le gaullisme, Mauriac dans le catholicisme et le gaullisme, Aragon et Eluard dans le communisme, Sartre dans un compagnonnage du communisme stalinien puis d'extrême gauche, indéfendable, Camus a tenté de rester indépendant, la mort l'a emporté trop tôt pour que l'on en puisse juger, seul Marcel Aymé le reste vraiment, indépendant, tandis que Gide ne fait qu'une courte visite rapidement dénoncée, dans cette sphère où la curiosité et la générosité l'ont plus poussées que la conviction. Il était en réalité assez indifférent à cette marche du siècle, la première guerre ni la seconde ne se reflètent à la mesure de leur importance dans son œuvre - voire en sont absentes -, les mœurs de son époque l'intéressaient plus et une sorte d'éternité littéraire.         Retour Haut de page

 Le FEU FOLLET :    

Lié de plusieurs façons à sa vie intime, ce récit est certainement l'écrit le plus touchant et peut-être le plus fort de Pierre Drieu la Rochelle. On sait qu'il l'écrivit à la suite du suicide de son ami Jacques Rigaut qu'il avait déjà pris pour modèle dans une nouvelle, la Valise vide. A quel point ce qui concerne Jacques Rigaut concerne Drieu, il nous le dit dès la seconde phrase de l'Adieu à Gonzague écrit à vif après la mort de son ami : " Je savais bien que l'examen de conscience que j'avais fait sur nous à propos de toi dans la Valise vide, était insuffisant. " et le texte continue à mêler les deux amis : " Terrible insuffisance de nos cœurs et de nos esprits ..." Les deux premiers chapitres en particulier sont d'une nudité et d'une exactitude qui glace quiconque a approché un jour le néant des drogués supérieurs, ceux qui vont à la drogue ou y reste parce que rien ne peut les inciter à vivre ou ceux chez qui elle a fait depuis des années place vide. Il faut avoir entendu, au moins une fois, la confession d'une de ces victimes pour comprendre toute la force et aussi l'injustice de cette phrase : " Il n'osait pas lui protester que la vie était bonne, faute de se sentir en possession d'arguments bien aigus. " p60 C'est que la vie ne s'affronte pas sur des arguments, quand la force manque, qu'une personne se trouve face au néant, qu'elle y place ses yeux vides, résolument, rien ne peut la faire revenir tiré d'ailleurs que d'elle même et à ce stade il n'y a plus rien. Tout vivant confronté à ce vide, entr'apercevant le néant par un de ces êtres qui y ont déjà glissé, ressent son impuissance comme une faiblesse, en garde un frisson d'horreur, voudrait pouvoir s'en écarter parce qu'il comprend qu'il y a là la vérité finale de nos existences, l'implacable absence de réel sur laquelle nous construisons nos vies comme des illusions et qu'on ne regarde pas impunément longtemps. Drieu on le sait était un familier du suicide. Il n'a pas attendu 1945 pour trainer ce poids et, certainement, en tirer une certaine force, celle de ceux qui savent que la mort par la sortie possible qu'elle donne assure la seule liberté à laquelle un homme puisse prétendre. Il montre son personnage préparer sa mort par les "circonstances", mot important pour ceux qui jouent ce jeu mortel : " Il se sentait de plus en plus encerclé par les circonstances qu'il avait laissées se poser autour de lui. " p38. C'est un jeu que partagent tous ceux que le suicide fascine, ceux qui s'y laisseront glisser comme ceux qui n'iront pas au bout : les circonstances, le doux enveloppement de l'inévitable. Le coup de revolver, le saut dans le vide, ne viennent pas comme cela, ils sont le fruit d'un lent et long cheminement dans lequel la vie a eu sa chance, quand ils interviennent, ils n'ont plus de sens sinon pour ceux qui les découvrent. Cela vaut pour le financier ruiné comme pour l'écrivain lassé des mots, pour l'homme d'action acculé comme pour l'amoureux délaissé. Seul celui qui se donne la mort sait la part de jeu qu'il a laissé agir dans ce lent encerclement avant d'arriver à l'acte final. Le jeu cependant est faussé dès que la drogue est partie. Au travers d'elle la mort s'insinue, Drieu nous montre Alain et sa vie rétrécie par elle. Nous suivons le héros malheureux qui fait un dernier tour de ses amis ou connaissances. On voit l'impuissance de ces derniers, " Il n'osait pas lui protester que la vie était bonne, faute de se sentir en possession d'arguments bien aigus. " p60. C'est en soi qu'on doit trouver les raisons de vivre ou la force, sans raisons. " Il aurait pu concevoir, dès lors, la fonction de l'écriture qui est d'ordonner le monde pour lui permettre de vivre. " p76 On sent son désarroi, rien ne peut le retenir, on passe par les doutes, sentiments de culpabilité que chacun éprouvera peut-être plus tard. Effrayé de ce qu'il s'est préparé, de ce qu'il sent arrivé à la réalisation, Alain va voir Dubourg, l'ami qui déjà l'a fait bouger une fois, qui semble être, lui, sorti de la vie vide, avoir trouvé quelque chose, qui s'est réfugié derrière une femme et une manie, " Tout ce qu'il disait expliquait Alain, mais ne faisait que l'expliquer. Il aurait fallu quelque chose de plus intuitif : aimer assez Alain pour le recréer dans son cœur. " p106 " Eva - la femme nue à coté de laquelle il va renoncer à la désintoxication - qui ne croyait pas plus aux désirs des autres qu'aux siens, se referma dans ses fourrures sans même regarder Alain. " p119 Il se pique, regarde le mur, " C'était fait, ce n'était pas difficile. Les actes sont rapides; la vie est vite finie; on en arrive bientôt à l'époque des conséquences et de l'irréparable. " p124 Alain est face au vide, " Sa famille croyait qu'il avait des idées subversives. Mais il n'avait pas d'idées, il en manquait atrocement : son esprit, c'était une pauvre carcasse récurée par les vautours qui planent sur les grandes villes creuses. " p126/127 Alain regarde Urcel autre ami, qui aime les jeunes hommes, s'installer " dans les sentiments dont il a besoin pour le moment. " p 141 Voilà bien cette vie dont on ne sait transmettre la nécessité à celui qui n'en a pas la force : un néant habillé dans l'attitude. " Pourtant il lui fallait encore parler, d'abord pour empêcher un effrayant silence, et aussi parce qu'en défendant ces idées qu'il avait rencontrées et qui convenaient si bien à ses vices et à ses faiblesses, il défendait sa peau. " p142 Les gens que croise Alain dans sa dernière quête ont tous une raison de vivre qui n'est qu'une fragile tricherie à laquelle ils se tiennent parce qu'ils ont décidé de vivre. Il les met en danger, ils ne peuvent rien pour lui, au contraire. " Le suicide c'est un acte, l'acte de ceux qui n'ont pas su en accomplir d'autres. " p177 Redoutable affirmation qui donnera de la force à celui qui n'en a pas. Méditation sur le suicide avant la dernière prise de drogue. Le suicide c'est la vie, un acte de foi dans le prochain ... p177. Le texte est suivi de l'Adieu à Gonzague que Drieu écrivit après le suicide de Jacques Rigaut, son ami. " ... et que tu savais bien que mourir c'est l'arme la plus forte qu'ait un homme. " p196.          Retour Haut de page

 RECIT SECRET :    

Ce court récit a été écrit entre les deux suicides de Drieu, celui, manqué du 12 août 1944 et celui du 16 mars 1945. Drieu y fait une sorte de bilan de son rapport au suicide, une dissection sèche et sans fantaisie, dont je vais citer quelques extraits avec inquiétude car il faut lire ce texte, tout commentaire ou toute citation ne pouvant que le dénaturer. " D'autre part, au cours de ces interminables queues que nous faisions par millions le long des routes menant aux trop vastes champs de bataille, j'avais reçu, pour la première fois de ma vie, l'impression écrasante, définitive, qu'un homme est noyé dans l'humanité ..." p24 " Dans les deux dernières années de l'occupation, je vivais dans un charme de plus en plus captivant. Depuis longtemps je m'étais séparé de la foule et de tous ceux qui pensent selon la foule ..." p28 " Enfin seul, à jamais seul. Je pouvais jouir comme je n'en avais jamais joui de ma solitude, et de son véritable caractère, enfin découvert, de chemin vers la mort. " p40 " Mais justement, je ne voulais pas payer. Je ne voulais pas payer en 1944 la dette contractée en 1940. Alors qu'en 1942, 1943, j'avais peu à peu reconquis mon indépendance, mon éloignement, ma solitude. Je me refusais à cette récurrence de tout que si débilement je dépouillais par un progrès incessant. " p41/42 " Et il n'en restait pas moins qu'en d'autres temps, quand rien de particulier ne me menaçait, j'ai conçu de mourir jeune, d'aller au devant de la mort. Et, entre deux peurs, celle d'être tuée et celle de mourir, j'ai vaincu celle de mourir. " p44 Récit Secret est suivi du journal 1944-1945 (même époque) puis d'un court texte : Exorde. Drieu n'est pas un diariste, il lui aurait fallu expurger ces journaux, les limer, je relève quelques citations : " La littérature est le contraire d'une sérieuse discipline philosophique et religieuse qui veut aller jusqu'à l'ascèse, et par là, acquérir la concentration sur des points de plus en plus imperceptibles. " 18/10/1944. " Mes habitudes de pensée n'ont pas changé depuis mon enfance; presque tout mon temps est occupé par des imaginations qui piétinent sans cesse dans les mêmes ornières, ou bien j'imagine le corps d'une belle femme qui tire ses traits de mes divers souvenirs et je me décris mes relations quotidiennes avec elle, selon le mythe d'une liaison réussie et d'un mariage parfait (il entre là-dedans quelques velléités sentimentales...) ou bien j'imagine un appartement, une maison dont je trace tous les détails : telle table, tel lit, ou bien j'imagine tel état politique idéal." id p54. L'ombre du suicide est plus présente que jamais, teintés de regrets. "Je perds chaque jour l'avantage sublime de cette concentration d'esprit qui pouvait se faire sur un décès de date certaine." p57 (2/11/1944) Pas de regrets cependant, ou pas d'aveu de regrets autre que la réalité trahit le rêve. "J'aurais dû rester dans une sphère "supérieure", ne pas m'engager de temps en temps dans les comparaisons particulières ? Et bien non, je voulais être humain jusqu'au bout et prendre ma part de la merde des opinions partisanes, des fureurs éphémères, des animadversions locales. Oui, je voudrais avoir de la merde aux pieds... Mais pas plus haut." p58 (3/11/44) "Je fais des méchants poèmes qui m'amusent beaucoup : je sais qu'ils sont mauvais et pourtant... un mauvais poème rapproche le poète sinon le lecteur, de la beauté, parfois." p75 (17/1/1945) Un jugement sans nuances concernant la politique, répété, "Il y a quelques années que je suis las de la politique : dans cette sphère, ce que nous appelons la sottise humaine éclate avec une satisfaction monstrueuse." (3/2/1945) p81. Exorde est une réponse imaginaire à un tribunal qui le jugerait. "Une révolution ne pouvait venir que du dehors". Grande erreur de Drieu, la révolution importée ne va jamais bien loin, elle est fatalement "collaboration", "trahison". Drieu l'avoue lui-même en disant qu'en faisant le choix de la collaboration il savait qu'il se coupait pour longtemps de la majorité des français. "Je ne crois pas dans la littérature et je pense que le temps de la littérature est passée." 27/1/1945. Quelques années d'avance seulement. Gary plus tard lui donnera en quelque sorte raison par son suicide. Aujourd'hui, il y a des livres, pas de littérature autre que celle du passé, la politique quant à elle est devenue bouffonnerie et n'est plus affaire que de bouffons. Drieu est mort de cela, pour rien comme c'est le destin de tout homme, lui, est mort tôt.        Retour Haut de page

ETAT CIVIL : Ce livre est une autobiographie de l'enfance. L'intérêt n'est pas tellement du coté littéraire, plutôt négligé mais bien dans le contenu. Drieu regarde ses souvenirs en fonction de ce qui l'entoure, la première partie, le livre en comporte trois, est d'ailleurs divisée en thèmes : Etats Civil, La peur, Dieu, L'amour, Tradition, Lectures et combats, Lieux.

 LA COMEDIE DE CHARLEROI :        

(Pour la pagination, on se réfère à l'édition originale Gallimard, blanche.) Certains considère ce livre comme le chef d'œuvre de Drieu, c'est tout au moins un des meilleurs témoignages sur cette immonde guerre et une œuvre littéraire très réussie. Il en a été récemment mis en vente un exemplaire - hélas trop cher - ainsi dédicacé par l'auteur : " Ces histoires qui forment un roman, ces histoires qui par amour de l'histoire se gardent des mémoires car la fiction réfléchie est le meilleur chemin à la vérité, ce livre qui défend les valeurs viriles contre la guerre. " Les cinq nouvelles ou récits qui composent l'œuvre constituent un roman dont le personnage centrale de chacune, le narrateur, pourrait être une seule personne. La première et la plus longue qui donne son titre à l'ensemble, porte le nom de comédie, la comédie de Charleroi, désignant ainsi à la fois cette fausse bataille imposée par Joffre, polytechnicien qui aurait certainement fait un excellent chef de gare mais qui, à la tête des armées françaises ne fut qu'un assassin incompétent et malhonnête ; et la visite du terrain de bataille par l'extravagante Madame Pragen, riche parisienne, mère d'un soldat tué lors de ces premiers affrontements, drapée dans un deuil dont elle donne la comédie, dont Drieu fait un portrait vivant, féroce et cependant ouvert à la souffrance. C'est face à cette mère qui met en scène sa douleur, façon de surmonter, qu'il nous dit l'impossibilité de décrire, de transmettre ce qui s'est passé alors même qu'il va essayer de le faire dans le reste du livre. Au fil des nouvelles, Drieu va explorer les données intimes de la guerre, la peur, l'héroïsme, la déception, l'envie de fuir, l'impossibilité de se dérober, c'est parfois par le dialogue entre son narrateur et un officier de l'armée coloniale du Maroc ou un déserteur réfugié en Argentine, que Drieu met en valeur un aspect, une relation de l'homme à cette guerre. Des faits marquants comme l'obus de Verdun auquel Drieu avait déjà fait allusion dans La suite dans les idées, figurent dans ce livre largement autobiographique et impitoyable. " Les hommes aiment se saouler et chanter ; peu leur importe ce qu'ils chantent, pourvu que ce soit beau ; et les chants immortels sont toujours beaux. " p9. Page 18-19, la rancune de la mère du combattant mort vis-à-vis du rescapé rejoint le remord de ce dernier d'avoir survécu. Le narrateur nous parle de la " vantardise revancharde de son père " qui lui " tourne sur le cœur " et évoque les retraites aux flambeaux de Millerand et Poincaré, introduction presque anodine à une boucherie qui préfigure bien celles de Nuremberg dont elles seront la très démocratique cause (p24). " La guerre aujourd'hui, c'est d'être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre, c'était des hommes debout. La guerre aujourd'hui ce sont toutes les postures de la honte. " p27. " L'homme moderne, l'homme des cités est rongé de rêves du passé. " p27 Je ne sais pas si l'homme moderne l'est, Drieu l'était. La suite, p28, semble contenir le Drieu guerrier : le rêveur qui a voulu vivre ses rêves morts, prisonnier d'une glue assez grossière. La guerre, l'épreuve des bombes, aura été un terrible révélateur, sur fond d'héroïsme rêvé et de culpabilité vis-à-vis des morts, dont certains ne se remettront pas. " Quand je repense à l'homme double que j'ai manifesté ce jour-là, je vois que tout mon caractère est sorti en une fois, et qu'il est probable que je ne pourrais jamais être un autre que l'un des deux que j'ai été ce jour-là. Comme j'avais été brave et lâche, ce jour-là, copain et lâcheur, dans et hors le sens commun, le sort commun. " p40. Le suicide est également présent. " L'idée du suicide chez celui qui ne se suicide pas est un baume amer. Après cette détente, il repart de plus belle. " p50 Page 67, Drieu nous donne un passage concernant les combattants juifs, allemands ou français et désigne les chrétiens comme des gens qui ont un dieu juif et qui, pour cette raison, briment des juifs " comme notre camarade Jacob. " - Les juifs compagnons de combat comme les autres. La violence est installée "définitivement" par la guerre au cœur de la vie de certains, pas forcément ceux qui étaient disposés à l'accueillir : " Guerre ou révolution, c'est à dire guerre encore - il n'y a pas à sortir de là. Si la mort n'est pas au cœur de la vie comme un dur noyau - la vie, quel fruit mou et bientôt blet ?" p70. " Mais les millions de bonshommes qui restent ? Ceux-là, hommes d'action, je vous les abandonne ? Ramassez-les comme ce jour-là - et quelques autres par la suite - j'en ramassai quelques douzaines pour les jeter de force dans l'héroïsme. Dictateurs communistes ou fascistes je vous les abandonne. " p71 " La guerre n'est plus la guerre. Vous le verrez un jour, fascistes de tous pays quand vous serez planqués contre terre, plats, avec la chiasse dans votre pantalon. Alors il n'y aura plus de plumets, d'ors, d'éperons, de chevaux, de trompettes, de mots, mais simplement une odeur industrielle qui vous mange les poumons. " p72 " On supporte la médiocrité en tant que masse, mais dans le détail, on se met en colère. Et la colère manque de vous faire tomber dans le jeu. De là à vouloir devenir général, ministre, dictateur, faire une révolution pour les tenir sous sa botte, il n'y a qu'un pas. Un pas que je me suis bien gardé de faire. Je te comprends, Trotski - et toi Mussolini - mais je ne vous approuve pas. " p76 " Le snobisme, c'est la seule démarche possible pour des gens qui ne vivent plus guère qu'en imagination. " p80 " L'immortalité est née dans l'esprit de ceux qui se souviennent, qui ne peuvent oublier. Les morts se promènent beaux et solennels dans le cerveau des mères, des amis. C'est là leurs Champs-Elysées. " p83 Le soldat narrateur, l'ancien soldat, n'avait à la guerre, dans son sac, qu'un seul livre : Zarathoustra. (p86) ailleurs, Drieu parle des Pensées de Pascal. La narrateur s'est battu, il a été brave, mais dès qu'il est blessé en battant en retraite : " La France était battue. Je me détournais de la France, j'ai horreur des vaincus. J'adorais les Allemands. " p86, cela peut paraître prémonitoire, c'est seulement pour Drieu, profondément vrai ! Se battre, se battre dans ces combats pourris où l'héroïsme est commandé par l'industrie, oui, mais à condition qu'il demeure une parcelle de gloire : la victoire. Dans la seconde et courte nouvelle, le Chien de l'écriture, le narrateur nous parle de Verdun, de l'immense peur et évoque la lâcheté qui en découle, il la compare à l'avarice. Le Voyage des Dardanelles - voyage et pas campagne - nous montre un personnage en butte à quelques difficultés intimes, avec les femmes. Déçu par l'une d'entre elles, il dit " Ah ! partir, vivent les hommes, vive la mort. " et ce dernier cri n'est pas l'horrible cri des fascistes espagnols. Il est à rapprocher de ce passage page 247 : " Et il s'écrie : " Ils m'en veulent, ils me haïssent, ils sont mes ennemis. Mais je me défendrai, je leur échapperai. Ils ne m'auront pas. " Qui ? Les ennemis obscurs, là, dans l'air, autour de moi. La Nature. N'oublie pas que tu as haï la Nature, que tu as nié la Nature, que tu as hurlé la négation absolue, folle où tout ton être était engagé. Négation folle. " Dans cette nouvelle, Dardanelles, Drieu explore les relations "sociales" du soldat, il nous dit l'amertume du soldat "aveugle" manipulé comme de la chair à canon par des généraux lointains. On y retrouve l'idée de l'homme qui se fait chef dans l'action, par l'action, du meneur et le contraste avec le lieutenant froussard qui n'ose pas sortir de son trou. La peur et le courage, intimement liés pour sauver sa peau et celle des autres, dans l'épisode du ravin. " La patience des Européens dans cette guerre, en dit long sur l'état d'abaissement où ils sont tombés. Ils sont devenus lâches, et ils ont perdu tout sens de ce qui est humain. " p194 et " L'homme pour moi ne peut cesser d'être un guerrier de quelque manière. " p194              Retour Haut de page

 LA SUITE DANS LES IDEES :

Au sujet de ce livre paru début 1927 au Sans Pareil, on trouve dans le Drieu de Andreu et Grover la note suivante : " "Ramassis de débris défigurés", "d'idées obscures", fond de tiroir de poèmes, de contes, de réflexions, distribuées à droite et à gauche depuis 1920, ..." Comment ne pas souscrire à ce jugement non sans noter que les premières pages, très réussies littérairement, constituent certainement le jugement le plus négatif et le plus sombre qu'un auteur ait jamais porté sur sa personne et son œuvre (à venir).

 L'HOMME COUVERT DE FEMMES :

Drieu nous parle à la troisième personne d'un Gille qui lui ressemble. Il le promène au milieu des femmes d'un salon de désœuvrés, met beaucoup de discours - trop - sur sa vacuité, la nôtre, cela peut aller, mais celle d'un tiers ... Il y a Finette, quelque chose de plus. C'est certainement parce que l'on connaît Drieu que l'on poursuit une lecture assez monotone avant d'arriver au chapitre VI consacré aux putains, celles de la rue, celles du bordel de bon ton, dans lequel on se prend à ce héros. " Mais des portes s'ouvrent à deux battants. Gilles se trouve devant la merveille du monde. Il n'y a qu'un grand corps féminin, modulé, infiniment comme une parole solitaire. Il n'est qu'une chair pour tant de seins et tant de hanches, il y pousse des cheveux multicolores, des ongles comme des coquillages et par là-dessus s'étendent de grandes tâches de fard. Il ne voit rien. " p84 Les putains n'apaisent point sa soif et il poursuit sa quête, son errance. L'argent auquel il se heurte sous la forme des hommes qui le happent, les femmes qui sont autour d'eux, les autres. " Au milieu des femmes il continue de rêver : quand il était loin d'elles, elles n'ont cessé de peupler sa solitude. Aussi quand il les regarde, celles-ci, elles sont fascinées par ses yeux qui semblent les avoir déjà connues. Les gagner est le cadet de ses soucis ; il les admire. Il y en a d'autres : les bourgeoises, les mères de famille, les femmes du monde, le faubourg, le gratin, les jeunes-filles. Où sont-elles ?" p86 On ne lâchera plus ce roman dense construit autour d'un personnage qui n'en finit pas de se chercher au-travers des femmes, d'analyser sa relation à elles. Difficile de ne pas penser que Drieu a voulu nous dire beaucoup de lui mais impossible d'ignorer que Gille est un personnage de roman qui dépasse certainement son cas personnel et nous montre l'univers dans lequel Drieu a vécu, riches américaines, françaises aisées, littérateurs et artistes vivant à leurs crochets ... " Gille sortit subrepticement de son enfance le rêve d'une châtelaine courageuse et pure. " p29 On sait que d'autres écrivains furent pris dans ces rêves d'enfance, n'y-a-t-il pas d'ailleurs en tout homme un tant soit peu raffiné un de ces rêves qui tient lieu d'étalon amour, un étalon qui parfois repousse les amours plus réels de l'âge adulte loin, dans un endroit irrémédiablement marqué par la chair indispensable, désirée et détestée, qui semble n'exister que pour briser un rêve inaccessible. Finette est parfois très moderne : " Ne rien espérer, tout à prendre. " On l'était dans ce milieu comme dans celui de la fête de la fin du siècle précédent ou celui encore plus éloigné du Régent. " Mais sitôt qu'il se trouvait devant une femme, il était aussitôt envahi par tous les rêves que les hommes ont pu accumuler sur leurs ombres. " p53 Le passé encore et ses fantômes. " Quand j'avais dix-huit ans je croyais aux belles femmes comme un ouvreur de portières. Il n'y en a peut-être pas. " pp71-72 et l'urgence quand même : " ... J'ai besoin de coucher tout de suite avec une belle fille qui me plaise. Ce sera un prodige. Paris en est plein. Qui sait ? ce soir ? Oui, ce soir ..." p73 Gille ne ressemble-t-il pas encore à Drieu en cela qu'il tend à dévaluer immédiatement celle qu'il commencerait à aimer et dont il découvrira peu à peu les défauts qui, même les plus minces, le décourageront ? De " Mais bien d'autres mouvements me travaillent ..." à " Le dégoût prend corps. Par exemple la forme de cette narine est un accident irrémédiable où trébuche mon élan. " pp134-135 L'effrayant paragraphe : " Les effets de la satiété brutale que je trouve chez les filles sont tels que pendant des semaines mon esprit, mince et léger, se dégage de son corps et contemple tout autre corps, le sien même, dans une horreur immobile ; toute chair aux yeux d'une médication maigre et triste est disjointe par la punition. Je roule de la sanie dans le grand fleuve de sang qui ceinture la terre. La plus belle femme est touchée par un ridicule nouveau et monstrueux, qui creuse dans sa joue ce pli insidieux, qui ternit cette touffe de cheveux. Je flaire avec complaisance les voies de la mort. " p135 Les femmes ne sont-elles pas quand même ce qui tient l'homme à la terre, à la vie ? " Savez-vous ce que c'est qu'une femme petite qui, faisant un pas, vous donne toute l'idée de la majesté, cette majesté qui, je crois, est le bien propre des femmes et qui nous fait sentir, avec un respect si émouvant, qu'elles détiennent notre vie, notre sens de la terre, et que sans elles, nos âmes vagabondes, d'une pureté trop glaciale, s'exileraient trop tôt. " p176 " Je m'ennuyais, je me disais : " Patience. Bientôt je ne serai plus avec elle, je pourrai enfin jouir d'elle. " p181 Don Juan - Gille - Drieu est une sorte de voyeur, spectateur de lui-même, il l'est fatalement de la femme : " Jamais je ne jouis de la multiplicité de mes expériences. Certes j'admire le déploiement de la chair, c'est un grand arbre dont le bruissement de multitude remplit le ciel. Mais c'est là concupiscence esthétique et non pas sensuelle. " pp191-192 Les mains ne se referment pas ... quel homme passant de femme en femme n'a pas ressenti cette incapacité à prendre ? " Je n'ai jamais eu de femmes. La facilité est trompeuse : la plus mince, il faut la mériter. Chacune a senti que mes mains qui la prenait n'étaient pas fermes et la lâchaient déjà un peu, à peine saisie. Aussi, alors que la passion me l'offrait, elle s'est gardée, sans le savoir. " p203. " C'est pourquoi je reviens toujours aux filles ; j'aime mieux le leurre court et brutal de la débauche que ces mensonges lentement détortillés de ..." p207 " Non décidément, j'ai horreur des bourgeoises, des femmes du monde. Je ne puis leur pardonner : elles savent trop bien ce qu'elles feignent d'oublier. Je ne puis supporter que les filles ... ou les jeunes filles, peut-être ? Il faudra voir. " p207 Enfin ce constat de Drieu que Millet ne renierait pas : " Ce temps est celui des substitutions : chaque chose est remplacée pas son faux. Tout comme une monnaie à pile ou face. " p210               Retour Haut de page

 NOTES POUR UN ROMAN SUR LA SEXUALITE :

C'est un inédit de Drieu que nous offre Gallimard, un inédit dont on nous dit qu'il ne s'agit nullement de notes pour un roman comme l'indique le titre, mais bien d'une confession ou d'une ébauche de mémoires sur le sujet. Ce court texte, non revisité par l'auteur, est remarquable de force, d'authenticité et d'une belle écriture spontanée. Comme toujours avec Drieu une sorte de mélancolie aigue, un doute permanent. Il tente ici de faire quelques liens entre les événements de sa jeunesse et sa vie d'adulte. Il explore à la troisième personne ce passé dans lequel est réputé se former tout. " Il confond les femmes honnêtes avec sa mère. " p53. A Marseille, avant d'embarquer pour les Dardanelles, il reçoit la syphilis qu'il nomme ici la gale. " Complètement anarchiste et athée, il voyait dans les jouissances un moyen de destruction qui précédait de peu la blessure, l'agonie et la mort. " p69 " Dieu était un démon, cruel et raffiné dans ses cruautés, qui poussait les hommes à coup de fouet vers le culte de la mort. " p69 Cette mort est omniprésente et ne lâchera jamais Drieu d'une guerre à l'autre prenant tout au plus un caractère de plus en plus intime. " ... les généraux étaient de funèbres et féroces gardes-chiourme et le soldats par leur idiotie méritaient mille fois l'enfer où on les torturait : il aurait voulu commettre des crimes. Reconnaître par le crime le véritable caractère du destin humain et du rapport entre Dieu et les hommes ..." p70 Il reconnaît sa part féminine qu'il assimile à la faiblesse, en fait découler son goût pour la force, situe l'origine de sa faiblesse dans la situation sociale. " C'était presque tous les garçons vigoureux de sa classe et qui étaient développés par des sports que sa famille moins riche que les leurs ignorait ou prohibait. " Les causes se mêlent et se superposent : " Elle voyait que s'était formé en lui à la guerre une volonté de ne pas bien vivre ou une mauvaise volonté à vivre. " p77 La séparation du monde cause d'une impossible liaison avec une femme "honnête". " Il y avait en lui une fatalité ou une volonté d'isolement. " et " ... il était obligé de se demander si de toujours il n'y avait pas en lui une tendance à se séparer du monde. " p78

A l'occasion de la sortie de ce petit inédit de Drieu, Jérôme Garcin lui consacre un paragraphe de sottises déclamées sur un ton d'absurde pédantisme très parisien, dont il doit être assez satisfait, et qui ne prouve que sa parfaite ignorance de l'homme Drieu et de son œuvre. Dommage pour lui ! Il est vrai que cela figure sur le site littéraire du Nouvel Observateur, c'est tout dire ! Il est en bonne place sur les moteurs de recherche, simplement parce qu'on paie pour cela ! Soyons rassurés, Jérôme Garcin ne connaîtra pas le "fiasco d'une vie" car pour cela, il faut vivre ! Décidément je n'aime pas ces gens aussi suffisants qu'inconsistants qui pensent qu'il suffit d'écrire n'importe quoi n'importe où pour réussir sa vie !                     Retour Haut de page

 DROLE DE VOYAGE :

L'Homme couvert de femmes est de 1925, le Voyage de 1933, durant ces huit années Drieu, l'écrivain, a muri, peut-être pas l'homme. Drôle de voyage est un roman fait, sans les hésitations et certains errements de l'Homme couvert de femmes. On est immédiatement dans le roman et les relations entre ces personnages désœuvrés qui s'observent, se mêlent et se dévorent est vivement menée. Nous retrouvons Gille (sans s), le Gilles arrivera dans six ans avec Gilles et sera peut-être la somme des précédents d'où cette marque du pluriel. L'Argent pourrait être l'axe de ce roman. " L'argent est l'axe du monde, l'axe éternel. Les bolcheviks se trompent et échoueront lamentablement. (nous sommes en 1933) On reconnaîtra la nécessité de l'argent, de notre argent. " C'est la jeune héritière qui parle. Gille c'est toujours une certaine vacuité combattue : " Une foule courant vers un événement, c'est une fête pour l'esprit : on peut croire qu'il y a encore quelque réalité dans les humains." pp 118/119 " Il aimait les stades, les théâtres, ces endroits où l'humanité s'assemble, pour s'étonner et s'émerveiller d'elle-même. Il était de ces misanthropes qui, incapables de supporter longtemps les individus, se réconcilient avec la foule. " p119 Ce roman sera le premier "succès" romanesque de Drieu auprès d'une critique qui a singulièrement ignoré le Feu follet. Je ne crains pas de dire qu'il est un chef d'œuvre.

Il y a dans Drôle de Voyage l'exposé d'une faiblesse dans toute sa dureté. Gille est un Lucien (Leuwen) qui n'aurait que l'envie d'aimer et pas la force et un Julien (Sorel) qui n'aurait pas la force de ses ambitions. On sent que si ce faible se lance dans l'action - la politique si elle s'offre en pouvant être l'occasion - il sera imprudent parce qu'il y fuira sa faiblesse. Mais ce faible, Gille Gambier, est également ivre de vie. Il refuse de se fixer. Il baigne dans la décadence. Il l'évoque aussi bien dans les jardins de l'Alhambra " En même temps, en dépit de son affectation d'indifférence, il se prenait à cet Alhambra. Il y lisait, une fois de plus, le destin des hommes qui, arrivés au bout de leur force, ne peuvent s'en remettre qu'à la faiblesse. Il rejoignait par là le thème de la mort. Il sentait plus douloureuse la mort des groupes que la mort des individus. " p151 que plus tard, méditant sur les patries, quand on lui reproche de railler la France, " ... Je raille aussi l'Angleterre et l'Allemagne, et l'Italie. Ce sont des vielles dames gâteuses et qui, tardant à mourir, empêchent d'hériter une grande jeune femme que j'aime et qui s'appelle l'Europe. " p309 Cette Europe qui fera tomber les douaniers dont Gille dit qu'ils sont " le fantoche le plus ridicule de notre époque. " rôle qui, on le sait vise plutôt le policier des frontières que le douanier, le premier privant de liberté, le second n'étant qu'un acteur économique. L'analyse des sentiments amoureux de ce Gille est très riche, Drieu sait dépasser la confidence romancée et atteindre au type. Les derniers mots de ce Drôle de voyage, après que la fuite ait été décidée, sont : " ... l'argent a brouillé de son jour faux les mouvements naturels de l'ombre et de la lumière sur notre rencontre. " Ne cherche donc pas des raisons. " " p318                   Retour Haut de page

Drieu-Gille et les "Juifs" dans le Drôle de Voyage : On le sait les relations de Drieu avec les juifs ont été compliquées et les textes privés, antisémites du Journal ne sont peut-être pas, pour accablant qu'ils soient, à prendre tout d'un bloc. Dans Drôle de voyage il est très difficile de cerner l'auteur et la source et la nature de cet antisémitisme s'y révèlent peut-être. La part faite à l'argent dans ce livre est importante. Ce n'est pas une femme que convoite Gille, c'est une femme riche, elle même pense en femme riche qui doit être aimée en tant que telle, la fortune lui donnant sa vraie valeur. " C'était une femme riche. Aussitôt le cœur de Gille bondit deux fois plus fort. Une brutalité se tordait en lui, un désir de rapt. Pour Gille bien qu'il ne fut pas tout à fait pauvre et bien qu'il eut peu de besoins et au reste vécu à sa suffisance parmi des amis riches, une femme riche, c'est une proie deux fois plus brillante, deux fois plus troublante. " p34 On le sait Drieu dans la vie connut cette situation entre autres avec Colette Jeramec. Il se trouve que Colette était juive, la Béatrix l'est également comme l'hôtesse, mère de ses amis l'est comme l'était la mère de Colette également mère de ses amis, les frères de sa future femme. Drieu ne fait pas de portrait à charge de cette Madame Pragen - que l'on retrouvera ou son homonyme dans la première nouvelle de la Comédie de Charleroi.  L'argent, c'est encore dans la représentation courante du monde de l'époque la vision chrétienne des juifs. Je crois que l'on peut résumer l'attitude de Drieu d'assimilation à, et de dévalorisation de, ses relations juives dans cette note : " Quelle famille songea Gille un peu honteux d'avoir tant parlé. Je deviendrai antisémite. Les juifs et leurs idéologies, ces discours qui épuisent la vie. " p27 Mais quand ses amis lui demandent : " Tu nous en veux ?" Il répond : " Mais non, mais non. " et pense : " Après tout, ces discours c'est moi qui prononce les plus longs. Ils m'aiment tel que je suis, il faut les aimer tels qu'ils sont. " et de continuer : " Le grand fait qu'enseignent les Juifs, c'est que les hommes sont ensemble sur la même planète et doivent tirer parti les uns des autres. Il faut s'arranger avec ses voisins, et il n'est rien d'autre. " pp 27-28 Seulement l'auteur-narrateur a employé le mot : racoquiné pour marquer la réconciliation de Gille avec ses amis, un mot qui dans le contexte peut appartenir au vocabulaire antisémite mais qu'il s'applique. Ces textes annoncent bien ce que sera l'antisémitisme de Drieu qui n'existe pas encore : partie de lui et de son auto-détestation. De même il est difficile de taxer d'antisémitisme - au contraire - cette évocation de Béatrix : " Béatrix s'était toujours cru très intelligente et très cultivée parce qu'elle était juive (elle se le rappelait à ce seul égard), parce qu'elle était riche, parce qu'elle avait des livres, des professeurs, parce que quelques personnes le lui avaient dit. " p83 Plus loin, Gille revient sur le sujet : " Elle avait un beau masque. Qu'est-ce que les Juifs ? Etait-elle juive ? En quoi cela consistait-il ? En rien du tout. C'était un masque de femme, une argile fine où ses doigts pouvaient enfoncer toute impression ...     Mais ... vraiment il lui viendrait aux doigts l'âme particulière d'une juive, d'une Béatrix ? Est-ce qu'il y avait des races ? Des familles ? Des individus ? Avait-il jamais senti vivre sous ses doigts tous ces mythes ? Pour lui n'y avait-il pas que la femme ..."  et " Gille sentait en lui le balancement sournois des philosophies : les choses sont, les choses ne sont pas ?" pp 282-283 Le philosémitisme que Drieu développe dans ce roman dans lequel il nous dépeint un héros nourrit d'un Drieu "décadent", permet de mieux comprendre cet antisémitisme qui viendra avec l'affectation de la force retrouvée par le Drieu fasciste. Comme l'a dit Bernard Frank, Drieu s'est aimé puis détesté au travers de ses femmes et de ses nombreux amis juifs. Drôle de Voyage se trouve à la frontière par l'époque et le sujet.                   Retour Haut de page

JOURNAL - 1939 - 1945 :

Quand, pour la première fois, en 1992, lors de sa parution, j'ai été confronté aux pages antisémites du Journal de Drieu, je les ai prises en pleine face, cela m'a conduit à évacuer ce document en le déclarant globalement médiocre et décevant, inintéressant. Cela prouve combien nous pouvons être aveugles et combien peut nous toucher ce qui concerne un écrivain devenu proche, familier. La nouvelle lecture que je fais de ce texte, après avoir mieux compris son attitude, l'avoir resituée dans la personne Drieu, me laisse une toute autre impression. Evidemment l'impact désagréable de ces propos antisémites demeure, leur lecture en est fastidieuse après tant d'autres textes du même genre, émanant d'autres auteurs, la plupart du temps, hélas, bien plus virulents. Souvent cet antisémitisme apparaît bien dans le contexte dans lequel il s'insère : la négation de soi, d'une part de soi. Pour l'année 1939, Drieu est dans un état d'esprit exécrable. Il fait un bilan de sa vie, de son œuvre. S'il laisse percer des éclairs de lucidité, ils sont le plus souvent balayés par un auto dénigrement systématique. Doute de soi, de son œuvre, de sa vie, mais avec des attachements dans lesquels il persiste. A lire certaines phrases dans lesquelles il déplore son activité politique, on regrette qu'il ne s'y soit pas tenu. Dès 1939, il écrit comme quelqu'un qui n'a plus longtemps à vivre. Par delà les notions de décadence, il y a chez Drieu cette affirmation forte de l'échec du régime - échec incontestable. Par contre, moins que beaucoup d'autres, il n'entre dans l'illusion de l'incapacité définitive de cette démocratie, il perçoit sa capacité de réagir même s'il la sous-estime, il est vrai qu'il la met sur le compte du jacobinisme et de l'héritage qui nous en vient d'une dictature avortée. Parlant avec sévérité de Bertrand de Jouvenel - demi-Juif -, il ne manque pas d'écrire : " Au fond, je ne suis qu'un type dans son genre. " mais d'ajouter : "en mieux" sans référence cette fois au fait qu'il soit Juif. Après avoir serré les mains d'ennemis, il constate : " Je ne sens le combat que dans la pensée. Je ne déteste que rarement et brièvement les personnes. " p93 A cette époque où l'idéologie s'attaque aux personnes, physiquement, cette attitude est on ne peut plus dangereuse, celui qui demeure dans les mots risque fort de se retrouver loin de ses marques.                     Retour Haut de page

 JOURNAL D'UN HOMME TROMPE :

Cet ensemble de nouvelles est un peu trop didactique. Le meilleur de Drieu, l'authenticité, s'y épuise en démonstrations, restent les observations souvent intéressantes. L'amour, la jalousie, le couple, sont le sujet de ce recueil. Une réplique pourrait être du Woody Allen : " J'ai tellement méprisé les femmes qui se contentaient de moi. " p14 Dans la première nouvelle, passage amusant quand Drieu évoque les Normaliens : " Ils tiennent tout ", chaque époque à son école, ou sa mafia d'anciens élèves, la notre hélas a hérité de l'ENA. Depuis combien de temps la France est-elle la proie de ces associations criminelles ?  Quelques citations. " L'idée du péché est inventée par les individus comme par les peuples dans le temps où ils ressentent la fatigue. " p24 " L'homme peut supporter cette volonté de prendre, comme une feinte chez la catin, comme une invitation temporaire, au jeu, mais il s'effraie si celle-ci, avec sérieux, durcit le geste de la catin. " p32. " L'instinct leur fait pressentir et deviner l'impuissance qui est au fond de tout vice. " p32. " Je sais par expérience que la débauche est souvent l'effet d'une impatience d'une nature voracement amoureuse. " p33. " Du temps où je courais les maisons de passe, où j'avais le goût des putains, ce qui me ramenait à elles aussi, c'était que j'avais éprouvé qu'il n'est pas de volupté si anonyme qui n'attire aussitôt l'ombre de l'amour. Si dans un corps fatigué je parvenais à réveiller le plaisir aussitôt un cœur vierge s'entrouvrait, un œil s'agrandissait, à l'espoir de la tendresse. " p35. " Il y avait longtemps que Gilles ne confondant plus le pouvoir de sa personne avec les mouvements de l'amour. " p69 La seconde nouvelle, Un bon ménage, montre que Drieu poursuit en amour comme en politique un fantôme. Ici, celui du grand épanouissement par l'amour, de l'amour qui transfigure, unifie, une vie. A ses yeux ne pas connaître cela, c'est être la proie de la faiblesse, avoir manqué de force car, pour lui, c'est l'homme qui doit faire la femme, la réciproque ne semblant pas si évidente. La chute naïve est très réussie, p58.                   Retour Haut de page

 REVEUSE BOURGEOISIE :  

 Après la Comédie de Charleroi mais plus conventionnel, le roman Rêveuse bourgeoisie annonce la maturité de l’auteur que Gilles va couronner. La première partie, l’intrigue molle autour de laquelle se fait un mariage dont l’échec est annoncé, fait penser par le ton au Bel avenir de René Boylesve, un des meilleurs romanciers de la génération précédente, la suite se rapproche plus de Madeleine jeune femme du même auteur, puis le drame de ce couple infernal pourrait sortir d’un roman à thèse de Paul Bourget mais il n’y aurait pas alors cette sorte de complaisance fiévreuse. Le personnage de Camille, le père, gigolo bourgeois, ne peut manquer de rappeler une attitude assez courante chez les surréalistes et leurs proches : le gigolo. Drieu lui-même, Aragon, Desnos …  la femme est valorisée par l’argent qu’elle peut offrir, l’argent est partie de sa séduction, Drieu l’a écrit à plusieurs reprises. Mais Camille est trop veule, il ne sait ni prendre ni tenir. Entre sa maîtresse adorée et sa future femme, possible pourvoyeuse d’argent : « Il rêvait sur ce corps adoré une plus jolie robe : ce rêve issu de son désir revenait sur son désir pour l’exaspérer, et c’était tout. Il se jetait sur ce corps ainsi orné par son imagination avec plus de furie, mais il ne désirait pas avec autant de furie l’argent qui aurait réalisé la robe. Il n’avait nullement l’imagination tournée vers l’action. L’argent lui apparaissait comme une chose toute proche et très lointaine qui dépendait uniquement de la chance et non de l’effort. Il l’imaginait comme un joueur de roulette qui attend paresseusement et qui distrait son attente inerte de vaines martingales. » p 39 (On se réfère à l’édition originale). D’ailleurs tous ces personnages sont ainsi, assis sur des principes et des croyances branlants et ceux qui sont encore fermes, sont ancrés dans un passé où les rejettent leur médiocrité et leur étroitesse d’esprit comme Mlle Receveur, vieille fille aigrie et rancie, ou Mme Vettard, grosse sotte épaisse. Tous se ligueront pour faire le malheur d’Agnès qui sort du couvent ignorante de la vie mais prête aux ardeurs charnelles. « Il y a dans un amour naissant, même quand il paraît sous une mauvaise étoile, même quand il s’annonce un chemin de perdition, quelque chose d’emprunté à la fascination des rêves qui enchaîne les témoins et les rend complices de sa fatalité. Et plus ceux-ci sont sensibles et étroitement liés à la victime, plus ils ressentent le mouvement de vie qui se produit dans le cerveau atteint. » p 46. C’est dans son enfance et sa jeunesse et dans sa famille que Drieu a puisé pour nourrir ce roman qui nous donne une vision particulière de la petite bourgeoisie de début de siècle. On n’oubliera pas le rôle sordide de l’hypocrite abbé marieur, qui, par intérêt, voue sciemment une jeune fille « bien » à un jeune homme veule et sans avenir. « Les Le Pesnel levèrent la tête suspendus aux lèvres de l’abbé qui avait retrouvé soudain l’idée toujours sommeillante dans les esprits fait la force de l’Eglise. » p 36. Camille c’est le père, n’est-ce pas également un peu du fils qui a été utilisé pour donner du poids à ce père transparent ? « Il ne demandait pas l’amusement aux filles mais le plaisir, et une vertu, la fidélité dans le plaisir. » pp 26-27 Le pessimisme est de rigueur, « La vie apparaît sur le seuil, mais derrière elle par la porte ouverte le bonheur et le malheur entrent ensemble, en se bousculant. A peine s’est-on écrié : « Comme c’est bon» qu’il faut râler : « Comme ça fait mal » p 48. Il cohabite avec la dérision : « Pourtant, vers le milieu du repas, tout s’éclaircit tout d’un coup. Camille désira Agnès. Cela arriva entre le gigot aux flageolets et le foie gras avec salade. » p 76 ou « Le Loreur ne manquait pas de sympathie pour Mme Ligneul. Et, d’ailleurs, tout le monde avait de la sympathie pour elle car elle était modeste sans être plate et vive sans être fière. Son gros nez donnait une heureuse idée de la stabilité possible des sentiments en ce bas monde et ses gestes prestes étaient amusants. » p 78 La description de la relation intime de madame et monsieur Ligneul est un petit chef d’œuvre (pp 114-115). Les Ligneuls comme les Le Pesnel et leur entourage sont des gens de principes car les principes seuls leur semblent garantir le bon fonctionnement de la société.  C’est pourquoi le divorce leur semble si improbable. « Les petites gens s’effraient de voir sortir les leurs de la régularité médiocre, temple de l’honnêteté dont ils se savent les dépositaires dans la société. » p 135 Le terrible attachement charnel d’Agnès à son mari va l’entraîner et sa famille dans la ruine. On suit ce parcours comme une intrigue bien construite de roman policier. Yves vieillissant sera pris par la peur de ressembler à son père, il commencera à en suivre l’exemple et pour échapper à cette fatalité fuira. Drieu le fait mourir à la guerre alors que le frère de la jeune fille riche s’en sortira, inversion de la situation Jéramec, nous sommes dans le roman. La force de l’attachement sensuel d’Agnès qui la maintiendra sous influence jusqu’à la mort marque fortement ce roman. C’est une fatalité qui se substitue à l’autre, ancienne, celle de la force des préjugés sociaux qui empêchait les couples de se défaire, n’est-elle pas, dans ce cas, pire ?                Retour Haut de page

  Lettres d'un amour défunt - Correspondance Drieu la Rochelle - Victoria Ocampo 1929 - 1944 :

"Laisse-moi t'aimer avec mon cœur qui est moins fou que mon cul !"   P.D.la R. "... j'ignore ce que tu penses vraiment, mais je sais qui tu es." V.O.

Voilà une correspondance des plus passionnantes qui devrait intéresser au-delà des lecteurs de Drieu tous ceux que passionnent les relations hommes femmes d'une époque difficile et la vie intellectuelle, brillante, de ces années difficiles d'une entre deux guerres désastreuses. C'est Bartillat qui nous la donne dans une édition établie par Julien Hervier qui préparerait une - enfin ! - édition Pléiade de Drieu. Nous reviendrons sur ces lettres qui dépassent de loin en intérêt la simple curiosité biographique. Les lettres de Drieu sont de loin les plus nombreuses de cette correspondances, celle de Victoria Ocampo ayant été perdues dans les papiers de Drieu après son suicide. Disons qu'elles ne nous apprennent peut-être pas vraiment de choses nouvelles mais qu'elles nous permettent d'observer les caractéristiques de Drieu en "action". J'ai envie de reprendre cette phrase de Victoria au sujet de Drieu, non qu'elle me semble résumer une situation qui serait la notre, nous parvenons je pense à cerner assez bien ce que pensa Drieu aux différentes époques de son parcours, mais parce qu'elle dit pourquoi nous sommes, nombreux, attachés à ce grand écrivain qui jamais ne prit de masque pour se dérober : "... j'ignore ce que tu penses vraiment, mais je sais qui tu es." p 213. "Eh bien, vraiment, toute cette 1ère page ci dessus est une sinistre farce. Mais c'est mon attitude, souvent, avec les femmes." p 75 "Etonné de ne pas séduire les imbéciles, j'ai douté de moi à cause de cela, il m'a semblé qu'il me manquait quelque chose. J'aurais voulu plaire aux journalistes comme aux femmes. De plus j'ai été mortellement blessé par la jalousie de mes amis, et j'ai monté cet infériority complex pour me dérober à leurs atteintes." p 76 "J'appartiens à une famille de lâches et de vaincus, c'est pourquoi je ne m'aime pas en moi ce qui leur appartient." p 78, "Pour moi les idées sont des déesses que j'adore en idolâtre, à travers une forme charnelle, à travers les avatars que mon art leur invente." p 78, "J'espère que l'Amérique du Nord et du Sud se détournera de l'Europe, de ce foyer de pestilence - mais trop tard vos cervelles sont déjà contaminées." p 82 "La vie va finir, c'est écrit ..." p 82, " ... j'aimerais bien être en Espagne : j'espère qu'ils vont pousser leur révolution assez loin pour n'avoir pas besoin d'en faire une autre." p 105, "Aujourd'hui pour être conscient de toutes les parties de soi, il faut réfléchir sur le social - de même que nous sommes obligés de réfléchir sur le sexuel." p 106, Voyage de Drieu à Berlin, en 1932 : "Il me semble que des choses terribles se préparent. Tout peut-être encore évité : mais l'émeute gronde ça et là. A Berlin, la misère morale. L'humanité crève de ne pas se mettre en colère. Tout le monde rôde autour du communisme sans oser y toucher." p 129, (Gide venait de se rallier.) "Les seuls vrais ce sont les grands sceptiques comme Joyce, Valéry, Gide." p 131 "Le chiendent c'est que pour être communiste, il faut être matérialiste, et pas moyen d'y arriver. Affirmer la matière, c'est une façon d'affirmer l'être. Or c'est le point de ma maladie, je ne puis affirmer ni l'être, ni ma personne." p 131, Drieu qui évoque la guerre à venir, rassuré : il n'y aura pas de guerre parce que les moyens de destruction sont dissuasifs ... (pp 140) déjà dans Tu n'es plus rien, Boylesve mettait cette opinion dans la bouche d'un de ses personnages, parlant du conflit à venir, 14-18 ! Aujourd'hui, même l'arme atomique n'est plus dissuasive et des ordures comme les dirigeants iraniens nous le montreront si nous les laissons faire. "Mais la mort du socialisme me paraît un signe de décadence terrible. Quand le peuple ne se défend plus - l'élite, n'étant plus menacée, aiguillonnée, tombe facilement en décomposition." Là encore, aujourd'hui, le socialisme - le vrai - tout à fait mort, nous n'avons plus que des simulacres d'élites tout à fait dégénérées. "Je suis terriblement absorbé par l'Europe à laquelle j'adhère terriblement. Mon agonie est son agonie." p 158 Curieusement et significativement, ici, Drieu n'écrit pas : "son agonie, est mon agonie." Quand il écrit : "il faut peut-être que l'Europe meure pour que revive l'Asie et que naissent les Amériques ..." p 158 il préfigure Abellio et sa Fosse de Babel qui viendront beaucoup plus tard. Les lignes concernant Louise Renault qui sera longtemps sa maîtresse ... p 158. "... les quelques autres que j'aime, vivent en moi de plus en plus et comblent mon cœur de tout le mal que je leur ai fait." p 160-161 Au sujet de Rêveuse bourgeoisie : "J'écris le roman de mes fantômes : mon père, ma mère. Ma mère qui adorait mon cruel père si amoureux d'une autre. Je suis l'enfant de l'amour qui joue à cache-cache dans les lits, les pauvres lits de la bourgeoisie sentimentale et mesquine, abandonnée à la passion des sous qu'elle ne sait pas gagner parce qu'elle est trop sentimentale, paresseusement passionnée." p 161 "Les fascistes avouent leur violence, leur tyrannie, tandis que les communistes nient effrontément la leur." p 176 Comme ceci nous dit bien pourquoi Drieu ne pouvait pas choisir le communisme contre le fascisme ! Dans cette boue que les fascistes font couler sur eux, n'y-a-t-il pas de quoi satisfaire sa culpabilité, son désir d'autodestruction, au-delà des pensées purement politique : par quel bout faire l'Europe, sauver la France ... "Quand je dis par exemple que je suis fasciste, cela est vrai dans un plan - dans le plan du salut de la France que j'aime - et faux dans un plan de philosophie religieuse où nations et partis ne comptent que comme signes." p 209 On pourrait croire que ces citations suffisent, mais il faut lire ces lettres pour saisir un Drieu qui ne se révèle pas souvent de cette façon. Je souhaite vivement que si un ou plusieurs pléiades doivent venir, elles soient reprises car elles sont certainement un des plus courts chemins pour approcher ce qui nous retient en cet écrivain de talent qui nous permet de saisir le désarroi d'une époque, désarroi auquel nous n'échappons, dans un autre contexte, que par renoncement total à gérer notre situation politique, celui des zombis.                Retour Haut de page

 LES ECRITS POLITIQUES : La politique est toujours là avec Drieu, la politique et les femmes ou les femmes et la politique. Il mourra de l'un et l'autre sans certainement que l'on puisse dire lequel a été déterminant et s'il y en a un. Les quelques commentaires de ses écrits politiques ne visent nullement à excuser Drieu. Je ne pense pas que cela soit nécessaire. Je voudrais simplement essayer de faire comprendre à certains qui, aujourd'hui, soixante après, jugent avec sévérité, qu'à l'époque les choses étaient beaucoup plus compliquées et que cette distinction entre le Bien et le Mal qui a été faite après coup, surtout en raison des crimes nazis - ceux des communistes ont été comme par miracle exonérés de réprobation en ce temps, n'étaient pas évidents. Les démocraties portent comme je le souligne au fil des commentaires, l'entière responsabilité de l'après première guerre mondiale. Elles ne sont pas le Bien, leur modèle traditionnel, Athènes, était une cité cruelle, cupide, bien moins loyale avec ses alliés qu'elle détroussait que la sévère Sparte dans laquelle on a pris l'habitude de fustiger un modèle des dictatures. Les démocraties modernes ne sont pas meilleures, aujourd'hui on les voit mettre le monde à feu et à sang pour transporter leur modèle à leur seul profit, un modèle en faillite, qui génère partout misère et inégalités et qui n'est plus qu'un prétexte à des politiques impérialistes et un cache misère. Drieu et un certain nombre de ses compatriotes ont succombé aux sirènes maléfiques, ils étaient souvent sincères et leurs motifs n'étaient pas toujours détestables, il ne faut pas plus les confondre avec l'horreur qu'ils ont côtoyée que les communistes qui ont sincèrement cru au bel avenir soviétique surtout quand ils vivaient sous le joug d'un libéralisme qui a depuis longtemps perdu figure humaine.

 NOTES POUR COMPRENDRE LE SIECLE :

On ne peut aimer Drieu la Rochelle sans se poser la question de ses engagements politiques. On le sait, hanté pat l'idée de décadence, marqué par l'expérience de la guerre et des tranchées, il a, après avoir hésité entre le libéralisme et les espoirs de Genève (la SDN), le communisme et le fascisme, opté pour ce dernier, un fascisme français qui aurait mis la France à l'abri des totalitarismes environnant. En 1936, la France et l'Angleterre étaient en effet presqu'en état de siège dans une Europe en voie de conquête par les mouvements autoritaires qui n'étaient jamais, y compris le communiste, que des versions dures du nationalisme, teintées pour certaines de socialisme, un socialisme dévoyé que ce soit en U.R.S.S. ou en Italie et en Allemagne. Ce choix peut aujourd'hui paraître une erreur, nous savons où ont conduit ces mouvements autoritaires et qu'ils n'ont pas été les boucliers contre la décadence que croyaient y voir leurs adeptes les plus intelligents. Ils ont, au contraire, été les derniers soubresauts de la décadence, ils ont marqué l'ère des soumissions, soumission aux Etats-Unis d'Amérique et soumission provisoire à l'U.R.S.S. qui devait suivre les autres totalitarisme par l'effondrement du communisme quarante ans plus tard et les autres nations européennes, par la perte de l'empire colonial par la Russie qui n'en conserve que des lambeaux ou des terres quasiment vierges. Cet avenir n'était pas évident des dernières années vingt à la fin des années trente du siècle précédent. Drieu a dit qu'il préférait le fascisme parce qu'il était bourgeois et qu'il ne reniait pas cette appartenance. Je pense également que l'image du père symbole de la force, a contribué à ce choix. On pourrait s'étonner de ces renoncements à l'individualisme chez les écrivains de cette époque. Malraux, Nizan et Aragon, communistes, Drieu, fasciste et bien d'autres. Plus tard un Sartre ne fera que mettre ses pas dans les leurs. Mais la soumission l'époque pour les plus jeunes, les hommes pour les rescapés l'avaient apprise sous les bombes, la peur au ventre, alors suivre un parti, un mouvement, voire un homme, cela pouvait paraître un moindre mal ou mieux : le salut. Si l'on passe de l'Affaire (Dreyfus) et du clivage qu'elle produisit à l'occupation et à cet autre clivage et que l'on examine les transfuges, les hésitations, les aller-retour, on ne peut manquer de comprendre que ce qui pourrait nous sembler évident était loin de l'être. Au-delà de mon attachement à l'homme Drieu, à l'écrivain, cet examen de ses écrits politiques représente également une tentative pour comprendre, tentative qui n'est pas sans jeter certaines lumières sur l'actualité tant il est vrai que si les choses ne se répètent jamais à l'identique, elles sont rarement totalement nouvelles et que le présent est commandé par le passé comme par le futur, celui qu'imaginent les hommes et celui vers lequel les poussent infailliblement l'évolution des structures qu'ils ont mises en place ou subies.

Voici un texte de Drieu, écrit à une époque de crise, qui devrait compter. On sait combien la notion de décadence est importante dans son œuvre et combien elle a mené sa vie ; elle est ici mise en perspective, il analyse le mouvement de notre histoire du Moyen Age à son époque. Séparation de l'âme et du corps sont à l'origine de cette perte de force qui constitue la décadence. La référence est le monde grec, le moyen âge est pour Drieu l'âge de la construction, ensuite la France et l'Europe s'épuisent. Le mépris du corps est la faute fatale. On peut ne pas être d'accord avec cette large analyse que fait Drieu du mouvement spirituel et artistique, pourquoi l'ignorer ? Certaines vérités demeurent. Par exemple, la France ne peut pas juger cette Allemagne à laquelle elle sera opposée dès le XIXème siècle sans se souvenir que, issue de la Prusse, elle est son reflet, parfois cruel et horrible. " Il y a une contradiction dans toute époque ; mais l'époque forte est celle qui peut la hausser à bras tendus et la porter en avant. Les premiers Jacobins résolurent dans leur élan la contradiction du bonheur individuel et de la grandeur collective sous laquelle plient nos démocraties. " p23 Mais cette Prusse tournée avec Frédéric vers la France des lumières, apprenant la leçon de la force de la Révolution et des Jacobins- l'apprenant à ses dépens mais retenant la leçon -, un morceau d'Europe dans le désert froid des bords de la Baltique, un paysage lunaire face au monde Slave, livré à l'intellectualisme désincarné, accouchera d'un monde où Drieu croit retrouver la nouvelle communion de la mystique et de la force quand il n'en est que la caricature, l'aboutissement horrible, la filiation reste certaine. Quand Drieu constate que la " Philosophie de la force s'est développée dans le monde germanique et anglo-saxon mais elle n'a fait par un coté que rendre à la France retombée dans la sentimentalité la leçon reçue de 1792 à 1815. " p141 il met le doigt sur la terrible parenté de la révolution Jacobine, dénaturée et confortée en Napoléon pour aboutir par Bismarck ... au nazisme qui n'est que l'horrible caricature de tous ses principes : la fin ne justifie pas les moyens sous peine de s'y substituer, quand ils sont horribles, ils accouchent du monstrueux. Quand Drieu affirme que " le rationalisme creuse sa tombe " en reconnaissant par le développement de la biologie, il se trompe. Il se réconcilie avec le corps que les mystiques avaient perdu et il ne peut qu'en tirer avantage. L'apparence de la notion de force et de santé aveugle un Drieu assoiffé quand le communisme comme les fascismes et le nazisme ou le christianisme ne l'utilisent que comme moyen d'embrigader. Les universités anglaises l'intègrent à la même époque plus naturellement, avec plus d'authenticité.

A noter ce passage remarquable qui commence  avec l'apostrophe des joueurs de belote et se prolonge par le procès du progrès, la mort du corps dissocié de l'âme et de l'esprit, c'est le fond de la décadence qui hante Drieu (pp 27-28). Ces notes pour comprendre le siècle sont à tout le moins des Notes pour comprendre l'auteur. Avec ces notes il prouve qu'il n'est pas seulement le rêveur, un homme qui rêve la politique puisque ce rêve - qui en demeure un - est juché sur une vaste analyse du mouvement mystique et de son support en qui il voit l'expression de cette force mystique qui manque selon lui à la France et qui manquera si cruellement à l'Europe. Comment d'ailleurs s'étonner qu'il ait été fasciné par l'ordre noir nazi qui - dépouillé de son horreur - pouvait sembler offrir cette mystique manquante ? Mais si c'était le cas, s'il l'offrait bien, la mystique mourrait définitivement de ce qui fut toujours au plan collectif sa faiblesse : l'aveuglement qui mène au crime. Aveuglement nationaliste, car enfin, comment confondre mysticisme et apologie de la nation et de sa monstrueuse excroissance, la race ? Cinquante ans plus tard, Millet pleure la religion et se réfugie dans la langue, mieux ajustée au rêve mais tout aussi vaine : un homme dressé, les bras en croix, n'arrête pas le raz-de-marée. Drieu nous dit : " Nietzsche est le saint qui annonce le héros " ( le héros serait Hitler ou Staline ou Mussolini ), il demeure lucide et ajoute : " Si Nietzsche avait vécu quatre-vingts ans, il aurait vu Mussolini, Staline et Hitler. Certes, il ne les aurait pas reconnus comme ses fils, pourtant selon le siècle, selon le premier degré de l'esprit, ce sont ses fils. Mais il en a et en aura d'autres selon d'autres degrés de l'esprit. " pp145-146 Il n'entraîne pas totalement le prophète dans sa mauvaise appréciation d'un lien de parenté abusif.

Longue digression sur le Gilles de Watteau dans lequel il faut peut-être trouver l'origine des Gille de Drieu puis de son Gilles. pp 54-58. On imagine que ces notes ont dû plaire à Malraux, l'ami qui demanda à Gilles d'être parrain d'un de ses enfants.

Dans le chapitre VII, Renaissance de l'homme européen, Drieu nous offre le délire d'un intellectuel en mal d'action devant les manifestations extérieures de la force. Il n'oublie même pas d'intégrer le gangster américain au modèle hitlérien, il a bien raison, c'est celui-là qui en sera le modèle ultime.        Retour Haut de page

 AVEC DORIOT :     Le verso de Avec Doriot : les collections politiques de la NRF en 1937, édifiant pour resituer l'époque !

 (En cours)  COMPRENDRE N'EST PAS APPROUVER.     Je voudrais, avant de commenter ces textes politiques émanant d'un homme dont le choix a été contesté, rappeler que les appréciations que j'en tente sont à remettre en perspective. Je ne dédouane pas à l'avance les démocraties dans la responsabilité des fascismes. Les vainqueurs de la première guerre mondiale avaient en main toutes les pièces pour construire une Europe viable dans un monde mieux équilibré. Ils n'en ont rien fait. En France, pays qui nous intéresse au premier plan, il n'y eut de l'avant traité de Versailles à 1939 que des petits esprits médiocres, aucune politique cohérente ne fut pratiquée pour effacer les effets désastreux de la guerre civile européenne, de l'autogénocide franco-allemand, ni le calamiteux traité de Versailles fruit d'un revanchardisme faiblard de franchouillards, ni la politique des quinze premières années de l'après-guerre ne furent vraiment politiquement pensés. Ni les européens, ni les américains ne pensèrent à long terme une politique qui ne fut que de laisser aller, de coups ponctuels, de réponses mal adaptées aux événements voire de coups pour répondre à une gestion interne catastrophique comme la réoccupation imbécile de la Ruhr par ce taré d'étroit nationaliste de Poincaré. De même que la France et l'Angleterre portent la lourde responsabilité de la montée du bolchevisme en ayant précipité la Russie dans un conflit que ni ses structures encore imparfaites, ni son régime politique médiocre, ni sa population, essentiellement rurale, ne lui permettaient d'affronter, ces deux puissances précipitèrent l'Allemagne et l'Italie dans les bras de dictatures bourgeoises, nationalistes, que le vide démocratique ne pouvait que favoriser. La SDN fut une caricature de politique, généreuse mais sans moyens, à laquelle il manquait l'essentiel : un projet européen nécessité tant par la présence d'un monstre totalitaire bâtard contre nature de l'Asie et de l'intellectualisme européen que par l'obligation d'effacer dans une Europe équilibrée les traces d'une opposition franco-allemande et d'un désastre guerrier. Ce que comprirent les Américains, pour une fois lucides en politique internationale, après le second conflit, peut-être sous la pression communiste de l'Est et la subversion menaçante à l'Ouest, personne ne l'envisageât à la sortie (provisoire) du premier conflit. C'est dans ce contexte de faillite des politiques démocrates que les hommes des tranchées, comme Drieu, bafoués, méprisés par les planqués corrompus du Palais Bourbon (qui jouaient à "Stavisky paie"), eurent à faire des choix. Qui sommes-nous pour les leur reprocher, nous, qui, officiellement, en sommes encore à ignorer les lourdes responsabilités de notre pays dans la défaite de l'Europe que fut cette première partie du vingtième siècle et qui n'en avons réalisé qu'une infâme et monstrueuse caricature mercantile et fricarde déjà vouée à l'échec ?

En 1936, Jacques Doriot, transfuge du Parti Communiste, maire de Saint-Denis, député, fonde le Parti Populaire Français, seule tentative sérieuse de fondation d'un parti fasciste en France, avant la guerre. Drieu la Rochelle le rejoindra immédiatement, il se sent l'homme du Chef, l'intellectuel du Parti. Dans ce livre publié en 1937 après un an d'expérience, Drieu rassemble les articles publiés dans l'Émancipation Nationale, selon sa propre préface, parce que Doriot et quelques autres estiment qu'il y " a souvent marqué de façon exacte l'esprit du parti. " Nous pouvons donc y trouver des indications précieuses sur l'orientation de ce dernier en cette période d'avant guerre et comme toujours des marques du parcours de l'écrivain engagé. Ces textes sont des textes de propagande, ils s'adressent aux militants et à ceux qui, curieux du parti, sont susceptibles de le devenir. En tant que tels, ils sont un peu naïfs, ils s'adressent à des gens simples, on recherche des guerriers populaires, on n'a pas l'impression que Drieu a une forte idée de l'intelligence des militants, mais cela doit bien convenir, la patrie, la force et la gymnastique voilà le programme du parti anticommuniste. " Nous n'avons pas de temps à perdre. Il faut que nous menions rondement cette affaire pour laquelle nous sommes rassemblés. Nous sommes rassemblés pour sauver la France. Et si ça n'est pas bientôt fait, ce ne sera jamais fait." C'est de la politique de café du commerce mais qui nous rappelle encore aujourd'hui certains programmes politiques récents. Vous travaillez, vous courrez et "l'on" pense pour vous - l'on, c'est Doriot, le Chef -. Les mots de Drieu sont cependant souvent significatifs. Dès le second article, On ne trouve pas sa foi sur le quai d'une gare, critique des écrivains qui se font manipuler par Moscou, il nous dit : " Pour moi, j'ai été à Rome, à Berlin, à Moscou ; je n'y suis pas allé pour trouver une foi, il y a cinq ou six ans que je l'ai trouvée quand d'une part, j'ai constaté que le capitalisme était fini et qu'il fallait reconstruire pièce à pièce parmi ses ruines ; et quand d'autre part, j'ai dû faire mon deuil momentané de l'espoir entier que j'avais mis dans la SDN.         Les deux éléments de ma foi se sont imposés à moi comme des conclusions dures, imprévues, étant des faits. Bourgeois j'ai dû accepter la fin du libéralisme. Ensuite, intellectuel, j'ai dû passer à l'idée d'un socialisme modeste et souple et non pas orgueilleusement théorique. Européen, j'ai dû revenir au nationalisme. " p28 Impatience et frénésie d'action sont les deux sources de l'erreur de Drieu. Il vit dans l'urgence de la réaction à la décadence qui l'obsède. Il enterre rapidement, trop, le capitalisme comme ce libéralisme qui, en réalité, est entrain de se compromettre avec fascisme et nazisme et qui survivra très bien au choc de la guerre ayant mis un pied de chaque coté. A cette époque Drieu croit à une solution française de type fasciste, il le dit dans le même article : " Il faut nous débrouiller nous-mêmes. Notre socialisme ne sera vivant que s'il est enraciné dans la réalité où nous travaillons du matin au soir, où nous travaillons du soir au matin.     Cessons de mériter le mépris des étrangers que nous prenons pour maîtres. " p28. Il est vrai que nous sommes en 1936 et que l'urgence est là ! Sous la pression de la défaite, après avoir remis leur nationalisme sous le bras, Doriot finira sous l'uniforme SS et Drieu, désenchanté, comme on sait. Comment ne pas approuver ce terrible constat qui sonne la responsabilité française dans l'accession des nazis au pouvoir : " La France démocratique n'a rien fait pour l'Allemagne démocratique. L'Allemagne s'est aperçue que cela ne lui servirait à rien que de s'être mise en démocratie, puisque la démocratie française ne lui en savait aucun gré et, en face d'elle désarmée, restait armée jusqu'aux dents.        La démocratie française porte la responsabilité de l'hitlérisme. Elle a obligé l'Allemagne à se faire hitlérienne. Par ses concessions tardives et forcées, elle a offert une prime continuelle à l'esprit de violence en Allemagne, et elle l'offre encore. cela sera sa terrible responsabilité devant l'Histoire. " p30. Ce constat est, hélas, on ne peut plus vrai. La France du traité de Versailles était déjà une France vaincue. Pas assez forte pour démembrer définitivement son ennemi comme certains, en Allemagne, s'y attendaient ( Prusse réduite au minimum, Grande Bavière et Rhénanie, le tout regroupé dans une Europe fédérale. ) Pas assez généreuse pour tendre la main aux démocrates allemands qui, après tout, avaient mis à bas l'empire avant même la défaite militaire finale. Les vainqueurs de 14-18, dans un pays exsangue, à bout de souffle, étaient bien ces patriotards sans imagination qui avaient conduit à une guerre qu'ils n'avaient même pas préparée. Les erreurs de Drieu étaient excusables, il était difficile de croire encore à une France et une Angleterre capables de grandes vues politiques. Dès lors en cas d'échec français ... Dans le second article, Drieu nous dit : " Genève, pour nous, c'est l'Europe. " puis : " Les types dans le genre de Blum et Salengro - Russes, Italiens, Allemands, Autrichiens, Hongrois, Polonais, etc ... - tous les européens les ont foutus à la porte à coups de pied dans le cul. " Ce n'est pas encore l'antisémitisme, il s'en prend à Blum en tant que socialiste et démocrate, d'où les pays cités. " Le socialiste n'est pas un homme qui se bat ou, quand il se bat, il est battu par tout le monde, ici par le communiste, là par les généraux, là par les fascistes, là par de simples bulletins de vote. " p46 . C'est une façon brutale de constater que l'Europe bascule dans le totalitarisme, principalement dans des dictatures droitières, nationalistes et anticommunistes. " Il faut accepter les peuples d'Europe, nos voisins, nos frères, comme ils sont. " p33 Là encore : on ne veut pas la guerre. " Il est temps, il n'est pas trop tard. Il faut enfin discuter avec eux ouvertement..." - Erreur, pour l'Allemagne nous le savons aujourd'hui, en 1936 il est trop tard pour discuter, cela depuis l'arrivée de Hitler. La conclusions marque cette hantise, compréhensible dans le contexte, de la force - aujourd'hui encore, nous reprochons aux gouvernants français de l'époque leur faiblesse devant Hitler -. " Pour n'avoir pas à choisir comme de pauvres gosses entre deux pères fouettards, Staline et Hitler, il nous faut une poignée stable de chefs, dans la main d'un chef. " Drieu qui ne faisait que tourner depuis peu le dos au communisme précise : " Ce chef ne peut-être Thorez qui a l'habitude du paillasson de l'ambassade russe. Robespierre n'essuyait pas le paillasson d'une ambassade étrangère. " pp 33-34 Ce chef, c'est Doriot, Drieu a trouvé son Homme à cheval il peut jouer de la guitare. Drieu désormais réserve de nombreux coups aux communistes, le véritable adversaire. " Moscou, le plus grand capitaliste du monde. " p46 Il exploite les erreurs de Moscou et souligne le point faible des partis communistes : la dépendance des bailleurs de fonds russes qui entraine l'obéissance à des ordres qui ignorent les contextes locaux. Contre le parti communiste qui prône l'indépendance en Algérie, il prédit la réaction des français d'Algérie qui, du coup, deviennent les "meilleurs". Il n'a par tort quand en 1936, il prédit que cette indépendance signifierait le passage de l'Algérie sous contrôle italien ou, plus sûrement allemand, "Rome ou Berlin." Dans son article du 26 septembre, il apostrophe Gide rentrant d'U.R.S.S. Quand la réponse arrive, il s'en félicite somme toute assez modestement (" Encore un échec communiste ") L'apologie du chef, 17 octobre, relève évidemment de la quête du père. " Ces quatre qualités primordiales du chef - il est savant, courageux, touchant, fixe ..." p58 Cette idéologie du chef, fasciste, fera des fascistes, bien souvent, des bandes de gangsters à l'image des gangsters américains, eux aussi symbole de force selon lui, évoqués par Drieu dans les Notes pour comprendre le siècle. Il y a dans certains articles, le langage naïf du militant qui se découvre. " Donnez votre gaité, votre abandon, dansez, chantez, pour le parti !" - (1 août 1936) ou " regardez-vous dans les yeux, ", j'ai bien connu un ouvrier qui avait 28 ans en 1936, mon père, il était délégué cégétiste et membre du parti communiste, un gandin qui serait venu lui tenir de tels discours aurait pris son pied au cul comme Drieu le dit lui-même pour Blum et Salengro. On pourrait croire que Drieu ne sort pas du langage des curés et des scouts. " Donnez l'exemple, ce que vous faites chaque jour pour le parti ..." (24 octobre 1936) c'est qu'on entre en politique dans de nouvelles églises. Plus sérieux, plus dangereux, la dénonciation de l'étranger de l'intérieur qui débouche sur la xénophobie et la chasse aux sorcières. Drieu rêvait de défilés, de manifestations des troupes de jeunes ... du déjà vu en Allemagne et en U.R.S.S. de l'embrigadement et de la poudre aux yeux, le défilé des chevaliers d'Agreda du pauvre. Mais dès le début de ce siècle les partis laïques et la religion ne s'affrontait-ils pas encore dans des processions rivales, le jour de la première communion ou de la Pentecôte ? J'ai connu - encore ! - un petit pays de Bourgogne - cent cinquante habitants - où les deux cortèges s'arrangeaient pour se croiser à l'endroit de la rue la plus étroite du pays. On laissait passer les communiantes et les communiants - deux ou trois - les femmes, et on faisait le coup de poing  pour la forme et le sport. Ensuite chaque parti se réunissait dans une cour de ferme autour de quelques pichets de vin tirés à la cave. La vieille dame qui me racontait cela en souriait, mais en 1936, le temps des sourires était passé et les boys scout prenaient de drôles de couleurs dans toute l'Europe. " Nous sommes, nous ne pouvons pas ne pas être, nous devons être des persécutés. " p72 (31 octobre) " Nous voulons aider et corriger les Français. " p 68 (24 octobre) Diable ! " En Russie, en Allemagne, en Italie, et dans dix, vingt autres pays, on forme des millions d'hommes qui sont des athlètes... et des croyants... et qui nous méprisent. " p78 (7 novembre) Le mépris, c'est réversible, surtout celui des "athlètes et des croyants"!

Comment ne pas voir que Drieu dans le parti, recrée sa famille absente ou défaillante. Doriot, le père : " Nous avons vu vivre, travailler, Doriot. Nous avons vu le fils du forgeron, nous avons vu l'ancien métallurgiste dans la houle de ses épaules et de ses reins, dans le hérissement de sa toison, dans la vaste sueur de son front, continuer et épanouir devant nous le travail de quinze ans. Devant nous, il a pris à bras le corps toute la destinée de la France, il l'a soulevée à bout de bras comme un grand frère herculéen. " 14 novembre 1936, p80 Voilà pour le père tout puissant, issu du feu, Hercule qui se charge de tous les problèmes et qui a pour lui la permanence (quinze ans). Mais on n'oublie pas la mère : " Marion, qui nous a laissé dans le cœur un discours aussi émouvant que le plus tendre souvenir que nous ayons de notre mère " id Ainsi bardé, avec l'intelligence en plus (elle y est) nous voilà prêt à ... la guerre ! La fraternité du parti, les rudes combats athlétiques contre tous, adversaires, n'est-ce pas cette guerre héroïque qui s'est dérobée en 1914 dans la boue, sous le feu de l'acier et dans l'ennui ? Pour Drieu et certainement pour d'autres, déçus par la guerre, déçus par le lendemain de la guerre, cette politique qui bascule dans l'autoritaire, dans la lutte "virile", c'est le champ de bataille qui a fait défaut ! Hélas, il ne va pas tarder non plus à basculer dans l'horreur - c'est même déjà fait un peu partout et il n'y a guère qu'en France et en Angleterre qu'on puisse encore l'ignorer en 1936.         Retour Haut de page

  

Sur Drieu la Rochelle : stephane.million   www.jeangustavetronche

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