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EDOUARD GUERBER

1882 - 1922

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" Pourquoi alors casser l'auge à cochons de la fraternité universelle serait-il réputé plus terrible que d'y manger ?" ( L'Homme Bleu )

 

Né le 2 décembre 1882 à Envermeu, Seine maritime ( inférieure à l'époque, quand nos grands psy n'avaient pas encore revu les patronymes de ces pauvres départements ). Vétérinaire, territorial, il se fera verser dans l'artillerie. Il monte au front dès les premiers jours de la guerre et prend part aux offensives de Champagne en 1915, de Verdun et de la Somme en 1916, de l'Aisne en 1917, de Montdidier en 1918. Il meurt en août 1922 d'une maladie contractée au front et qui l'en avait éloigné, épuisé en avril 1918.

Il avait publié avant la guerre deux recueils de poèmes, Le crépuscule du monde ( 1910 ) et l'Art héroïque ( 1914 ) des recueils d'articles critiques, La destinée sociale du poète ( 1907 ), les Barbares contre Racine ( 1911 ), Les tendances nouvelles de la littérature et la renaissance française ( 1911 ), Lettres sur la poésie : l'Esthétique vivante ( 1912 ). Son roman, L'Homme bleu a été publié en revue en 1919 et le dernier recueil de poèmes, Sous le doux ciel de France, en 1922.

Edouard Guerber a publié dans diverses revues, La plume, La Vie, La vie des lettres, Vers et prose, l'Indépendance, La coopération des Idées, Gil Blas, Le Matin ... sous son nom ou sous celui de Jean Thogorma. Il a travaillé dès son origine au projet de publication de l'Anthologie des Ecrivains morts à la guerre dans le dernier volume de laquelle il figurera.

L'Homme Bleu : L'Homme Bleu a été publié dans La Minerve Française en trois livraisons, les 1er et 15 décembre 1919 et 1er janvier 1920. A ma connaissance, ce roman n'a jamais été édité en volume. Il s'agit certainement d'un des plus originaux parmi les livres écrits sur cette guerre dont elle n'est pas à vrai dire le seul sujet, le monde " ordinaire ", c'est à dire civil, pacifique, en étant peut-être le second. L'Homme Bleu est un philosophe original ou un original qui philosophe. Amoureux de la Mort, sa fiancée, qui parcourt tout à son affaire les champs de bataille, à la fête que lui offre sa complice, la Guerre, l'Homme Bleu regarde avec dédain cet autre monde dans lequel les hommes sont plus laids, les choses moins faciles et jamais authentiques. Au travers de cette allégorie Edouard Guerber devance la grande déception du retour, quand les rescapés se trouveront en face des éternels salauds pour lesquels ils ont vécu cet enfer, ceux-là même qui, aujourd'hui encore, se disputent un pouvoir usurpé. Edouard Guerber était artilleur, à différentes reprises il évoque l'artillerie soit par le spectacle unique du feu et du bouleversement - la peinture, soit par le chant des obus qui passent au-dessus des têtes - la musique, soit enfin comme dans ce chapitre XIV où le poète se laisse aller à l'admiration de ce bloc de boue qui s'ébranle au travers de la Champagne, tiré par six puissants chevaux : un canon, même toute une batterie - la sculpture. Cela nous ramène à la réalité de cette guerre entre tranchées de boue et artillerie qui recrée le paysage en un monde lunaire sur lequel règne la mort. La Mort, c'est la fiancée de l'Homme Bleu, comme lui, elle rôde, apparaît partout à la fois, demande son tribu à sa compagne et complice la Guerre.

Ceux qui n'ont pas entendu le tonnerre de Verdun, ceux qui n'ont pas vu, de l'abîme où bouillonnait la ville, jaillir ces rafales de feu qui bousculaient la nuit en l'incendiant, ceux-là n'ont aucune idée de ce qu'est le canon dans la guerre moderne et de la fantastique beauté qu'il communique à celle-ci. Ivre d'enthousiasme, j'assistais à cette fête comme à la plus prodigieuse à laquelle il eût jamais été  donné à un mortel d'assister.

Je pensais qu'il avait fallu pour que ce miracle se réalisât, que les empires succédassent aux empires, que des générations de chercheurs accumulassent les découvertes sur les ,découvertes, que la patience, l'énergie, la curiosité, l'intelligence de millions et de millions d'hommes unissent leurs efforts pendant des siècles et que c'était ici une espèce d'apothéose du genre humain, le feu d'artifice sublime qui magnifiait la souveraineté de notre espèce et qui, dédié aux déesses de la Destruction, affirmait quand même, avec une autorité invincible, la toute puissance de l'Esprit.

J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'une voix connue me fit me retourner. L'Homme Bleu se tenait debout derrière moi.

- Où v as. tu  ? lui demandai-je.

- Contempler ce spectacle de fin du monde. Son geste embrassa l'horizon et l'Homme Bleu se tut.

Au bout d'un instant, il murmura;

- Ma fiancée est une reine qui a des caprices charmants. Aussi charge-t-elle la Guerre de lui préparer de belles fêtes nuptiales. Quelles illuminations fulgurantes, quel tumulte terrible dans la nuit! Des milliers de molosses d'acier tirent sur leurs chaînes et aboient en crachant du feu. On marche dans la foudre et le tonnerre; on sent la terre trembler; on voit l'espace s'incendier; on entend des bruits formidables d'écroulements. Où est-on? On n'en sait rien. De grands trous se creusent autour de vous, des nuages de poussière et de fumée vous enveloppent, des poings invisibles s'abattent sur votre nuque. Et on va. On va jusqu'à ce qu'on tombe ou, qu'au contraire, on se trouve précipité en plein ciel et que les morceaux de votre personne y décrivent des paraboles ingénieuses.

Pourquoi la Guerre nous traite-t-elle ainsi? C'est Un secret qu'elle n'a pas dit. Mais on peut supposer que ce jeu l'amuse et que son médecin lui a recommandé de se distraire honnêtement à la campagne.

Légèrement interloqué, je regardai l'Homme Bleu. Il était sérieux comme un pape. Comme la fête continuait, que l'espace retentissait de grondements, d'aboiements, de hurlements, de rugissements; que sur des ponts de feu qui unissaient la nuit à la nuit, les obus couraient en sifflant; que, poussées par on ne sait quel vent, sur des mers de soufre en fusion, les collines déracinées semblaient rouler en se bousculant; que tout n'était autour de nous que fracas, incendie, fumée, l'Homme Bleu comme s'il eût été le génie sarcastique de ce chaos, s'écria du ton de quelqu'un qui explique :

- Avec sa fidèle compagne la Guerre, la Mort aime à s'ébattre innocemment. Quelle espièglerie charmante, quel caprice il y a dans les jeux de ces deux personnes! Comme elles s'amusent de bon cœur! 

Il y a dix mille beaux garçons qui te plaisent et que tu veux épouser d'un seul coup? interroge la Guerre. Et la Mort de répondre : j'en veux davantage encore.

Que ta volonté soit faite! reprend la Guerre. Enfourche mes oiseaux de fer et, puisque tu as le don d'ubiquité, cours, vole, bondis avec chacun d'eux, tu finiras bien par trouver qui tu cherches.

Et voilà comment la Mort, chevauchant l'obus coléreux ou la balle sournoise, vous tombe dessus sans crier gare, alors qu'on ne l'attendait pas, et vous cause ainsi une violente surprise. C'est une grande satisfaction de sentir qu'entre les mains des deux reines du monde, On devient un jouet un peu plus amusant que ne le supposaient les femmes !"

L'interlocuteur de l'homme bleu nous donne quand même la clé de son ami : " Un bon vivant plein d'amertume, un homme tellement né pour être heureux, qu'il lui fallait l'être en dépit de tout, et qu'il se formait, avec les pires souffrances, des espèces de joies, tel m'apparaissait l'Homme Bleu. C'était un personnage sur lequel il avait certainement beaucoup plu, et à qui railler la pluie semblait la meilleure manière de se sécher. "

Les dernières phrases de l'Homme Bleu sont les suivantes : " Et je pensais que les hommes n'eurent jamais à préférer la paix à la guerre, mais à choisir entre être tués par derrière ou être tués par devant. - Ceux de l'école de l'Homme Bleu aiment mieux voir la mort en face, et les autres lui tourner le dos. - Ce sont les premiers les sages. "

Terrible sentence mais oh combien justifiée par ce qui suivit cette guerre et ses massacres et qui, aujourd'hui encore continue. A noter que Edouard Guerber met nommément en cause le libéralisme, cette doctrine de merde qui place la cupidité et la rapacité des médiocres sous le signe de la liberté - la leur !

Si un des rares éditeurs encore dignes de ce nom - un qui ne coure pas derrière Houellebecq ou Angot - désire éditer ce livre, libre de droits, il compte environ 120 000 caractères, soit 180 pages format des cahiers verts de Grasset et il parle d'autre chose que du tourisme sexuel, de l'inceste ou de l'intégrisme musulman, sujets bienvenus pour faire oublier les saloperies des dirigeants actuels des pseudos démocraties caponesques - dites occidentales - et qui permettent aux décérébrés télévisieux de s'esclaffer sur l'étonnante compréhension de notre monde par ces gratte-papier.

L'art héroïque

 

                            POÈMES

                                    I

Ah ! ne sois pas jaloux de ceux-là qu'on acclame !

De leur sort puisses-tu n'être jamais épris !

Car c'est par ce qu'ils ont de vulgaire dans l'âme,

Que de la force aveugle ils sont les favoris.

 

Elle n'aime plus rien de ce qui la dépasse,

Ce n'est que l'histrion qui la peut captiver,

Devant toute grandeur elle ricane et passe

Et lapide le dieu qui la pourrait sauver.

 

Alors moins tu seras, ô Poète, aimé d'elle,

Plus, pour vaincre, il faudra que tu deviennes grand.

A ton cœur exilé reste toujours fidèle :

Ceux que le temps bannit, l'éternité les prend.

 

Même si ton ami, sourd aux dieux que tu nommes,

En écoutant ton chant se refuse à vibrer,

N'abdique pas devant le dur mépris des hommes

T on œuvre : un jour viendra qu'ils sauront l'admirer.

 

                                            II

La vie humaine est grave et belle sur les cimes ;

il est doux aux poumons, l'air de l'éternité ;

Mais on voit de là-haut parfois de tels abîmes

Que l'esprit qui les pense en est épouvanté.

 

Or c'est là seulement qu'un poète doit vivre ;

Dans tous les autres lieux il se sent étranger.

De quoi vivrait son cœur que toute lutte enivre,

S'il abdiquait l'effort et fuyait le danger ;

 

L ' œuvre qui des hauteurs descendra sur la terre,

Parce qu'elle dira la beauté simplement,

Ton voisin, à l'aimer, sera plus réfractaire

Que s'il était soudain privé de sentiment.

 

Que t'importe cela? Poète, est-ce ta faute

Si le désir de l' homme est sans témérité ?

Au sort qui t'attendrait pour une œuvre moins haute,

Préfère ta hautaine et douce obscurité.

 

                                                III

Poète, dans le siècle obscur où tu tombas,

La haine et non l'amour attend toute âme grande.

Si tu ne veux flatter les puissances d'en bas,

Chante sans espérer qu'un seul homme t'entende.

 

Chante et réjouis-toi, humble et fier à la fois,

De n'être sur la terre écouté de personne ;

Ne demande jamais qu'on réponde à ta voix,

L'écho n'est pas fidèle et plus ou moins dissone.

 

Et puis t'en doutes-tu ? Le bruit que l'on ferait

A répéter tes vers sans même les comprendre,

Troublant l'auguste paix du monde, empêcherait

La nuit de te parler et les dieux de t'entendre.

 

Ce qui naît des hauteurs vers soi~même revient.

Le chant qui loin d'un cœur taciturne s'élance,

- Et, s'il n'est pas cela, pense qu'il ne vaut rien !-

Quel but peut-il avoir autre que le silence ?

 

Sous le doux ciel de France

Il est rare que la poésie fasse rire, elle n'y parvient jamais comme avec Edouard Guerber qui, revenant du front, mort en sursis durant quatre années, a peint ses compatriotes en vers avec un réalisme et un savoir faire bon enfant. Le recueil Sous le doux ciel de France, publié à la Librairie de France en 1922, ne méritait pas d'être oublié. Il contient une cinquantaine de pièces, regroupées en trois parties : Petites choses et petites gens, Penseurs et héros et enfin Vision de Paris, impitoyables et drôles d'un réalisme lucide et féroce.

Des lecteurs il nous dit :

Les livres qu'on leur offre, à ces gens sont écrits

En style de laquais pour des laquais sans style,

Mais on s'entend toujours entre petits esprits

Qui savent à quel point tout art est inutile.

ou

- Ce qu'ils n'apprennent pas , c'est tout ce qu'on leur cache

Exprès, pour qu'Attila leur semble être Zénon.

N'a-t-on pas décrété que c'est, sans qu'il le sache,

Qu'on fait, d'un peuple sot, de la chair à canon ?

Voilà cette ballade du métro que l'on ne pourrait renier quand on a le malheur d'arriver à Paris le nez encore libre et l'odorat pas tué par les odeurs mortifères tant il est vrai que la "plus belle ville du monde" pue depuis toujours :

VOYAGEURS (I)

Ce sont des gens obscurs et laids dont le destin

Est de vivre entassés comme harengs en caques

Dans les wagons étroits du Métropolitain,

Et d'empester ensemble ainsi que des macaques.

 

Tous les jours que Dieu fait, ils mêlent savamment

Leurs émanations de bêtes mal lavées.

Les uns sentent le bouc, les autres l'excrément,

Et ceux-là les odeurs qu'ils se sont réservées

 

Et qui sont bien à eux et dont ils sont très fiers,

Et qui viennent tantôt de leurs pieds méphitiques,

Tantôt de leurs abcès, tantôt de leurs cancers :

Les lépreux, à puer, aident les rachitiques.

 

Puis le soir, en famille, ils évoquent, heureux,

Les doux moments passés dans le train, leur faconde

Chante un hymne au Progrès dont ils sont amoureux

Et fait, de saint Métro, le plus grand saint du monde.

( Sous le doux ciel de France )

 

Collaboration aux revues : Edouard Guerber a collaboré, sous son nom ou sous son pseudonyme de Jean Thogorma à de nombreuses revues. Certains articles ont été regroupés dans les recueils de critiques, introuvables aujourd'hui, d'autres pas.

La Coopération des idées, " Revue d'éducation sociale " de Georges Deherme. Dans le numéro du 1er janvier 1912, nous trouvons un article de Jean Thogorma, La Vie à Landerneau-des-lettres, dans laquelle Guerber passe ses nerfs sur un type de critique. Cet article semble constituer le premier chapitre d'un ensemble où tous les métiers littéraires devraient trouver leur compte, j'ignore si il a eu une suite. Plus intéressant est l'article sous la même signature parue dans La Renaissance contemporaine de Paul Vérola, le 24 mars 1911 et intitulé : Les tendances de la jeunesse. Dans ce texte, Guerber refuse les écoles récentes et affirme l'indépendance des jeunes auteurs. Il assigne à l'Art la tâche de relever, assainir la société, reproche aux écoles naturaliste et symboliste de n'être que verbiage et jeux de mots, il plaide pour " un puissant lyrisme vivant, générateur de mouvements étendus et profonds de la société. " Position ambiguë puisqu'il refuse tout utilitarisme littéraire estimant que c'est par la beauté que l'œuvre d'art élève. Sa définition de l'œuvre d'art conviendrait parfaitement à Zola qu'il réfute et où il existe pourtant un lyrisme puissant. On pense parfois en lisant cet article à Nietzsche. Il se réfère à l'Allemagne d'après Iéna. Cet article était une réponse à une critique de Léon Werth certainement elle même peu élevée. Guerber évoque un possible tyran qui imposerait la lecture de Corneille et de Vigny, Vigny certes, mais Corneille ... au fait, ce tyran, je l'ai subi, il se nommait Education Nationale et, récemment, le directeur de la revue Lire dans une chronique, se faisait écho d'une certaine nostalgie de ce temps où les élèves étaient condamnés au Cid et à sa grandiloquence de valets titrés de cour en regrettant qu'un anniversaire se passe dans l'indifférence ! Il en est toujours ainsi, un jour, des écrivains dont la plume a été au service de quelque chose, Messire de la Revue ! Que ce soit du Petit Louis qui se croyait grand ou de ses valets ou bien encore du Dieu Commerce ou de l'Héroïque national, la littérature ne vaut que par l'absence de maître. Est-ce à dire que les écrits de Guerber valent mieux que ses idées théorisées ? Mais n'en est-il pas ainsi de tous les écrivains d'un quelconque intérêt ? Guerber a été assez proche du groupe de Han Ryner, anarchiste connu et pacifiste, l'était-il encore au temps de cet article ?

 

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